lundi 10 septembre 2018

Moi ce que j'aime, c'est les monstres, Emil Ferris

Qu'on arrête de respirer, qu'on s'accroche à ses binocles et qu'on serre les rangs, Emil Ferris s'en vient chez nous !


Le chef d'oeuvre annoncé d'Emil Ferris, c'est ce roman graphique qui est paru aux Etats-Unis en février 2017, et a ramassé trois Eisner Award 2018 (meilleur album, meilleur auteur/artiste, meilleure mise en couleur). Les critiques des plus grands journaux internationaux sont à genoux devant tant de beauté, Monsieur Toussaint Louverture, maison d'édition française sujette aux emballements éditoriaux, en a le palpitant qui frétille.
Devant le succès annoncé, il s'agit de composer une symphonie publicitaire à laquelle le lecteur susceptible de dépenser 34,90€ pour un tome 1 sera sensible, et, tu l'as vu toi-même, si toi aussi tu t'es retrouvé cet été à une heure indue à communiquer avec un Bot Facebook publicitaire, chez MTL, on sait plutôt bien s'y prendre.
Donc, les hipsters ont hipserisé, on a commandé son exemplaire comme tout le monde, et déchiffré ses trois-cent seize pages couleur illustrées au stylo Bic.

Le roman graphique (car densité comme quotient texte manuscrit/dessin appellent cette dénomination) raconte le quotidien troublé d'un quartier pauvre de Chicago en 1968, vu par Karen Reyes, jeune pré-adolescente à l'éblouissant talent de dessin, dont nous lisons le journal.
Suite au meurtre de sa belle voisine, elle décide d'emprunter chapeau mou et imperméable à son grand frère et de mener l'enquête.
Celle-ci la mène des sombres secrets de l'histoire de sa voisine à ceux que recèle son histoire familiale, et il lui faut tout son attachement au dessin et aux monstres de la culture populaire pour ne pas sombrer elle-même.
Malgré les superbes illustrations d'Emil Ferris (Moi j'aime les monstres est la quintessence du livre Instagrammable), l'univers dépeint est particulièrement glauque et violent : l'environnement cruel dans lequel la petite détective grandit ou les terribles histoires d'Anka la belle décédée, ne sont mis en perspectives qu'à travers les images de monstres issues de la pop culture qu'utilise Karen dans ses dessins pour filtrer la violence.
C'est notamment l'occasion de prouesses illustrées au début de chaque chapitre, qui s'ouvre sur une fausse couverture de magasine d'horreur.
En définitive, malgré la réception enthousiaste générale, c'est l'image la plus tenace que l'on peut garder de ce tome 1 : des illustrations spectaculaires, qui, à force de beauté, ne parviennent pas complètement à servir le propos, en attirant notre attention sur la réalisation plastique plus que sur le fonds. C'est notamment le cas lors de passages plus faibles (car, en 316 pages, comme dans un roman bien dense, il y en a), où on ne peut s'empêcher de ressentir une tendance à se regarder dessiner.
J'ai bien conscience que l'histoire personnelle d'Emil Ferris, qui réapprenait alors à se servir d'un crayon après une maladie, peut expliquer cela. Et je n'oublie pas non plus qu'il s'agit d'une première œuvre.

Malgré sa grande beauté, et les intrigantes thématiques abordées, il est peut être alors déraisonnable de crier au chef d'œuvre.
Il paraît plus honnête de saluer une entreprise d'une singulière originalité, et d'espérer d'autres réalisations de l'autrice prodige.
En attendant, Moi ce que j'aime c'est les monstres comblera probablement les fanatiques d'illustration disposés à en payer le prix.

lundi 30 avril 2018

Les forces de l'ordre invisible, Philippe Baudoin

En 2015, avait lieu au Musée Victor Hugor l'exposition Dessiner L'invisible, qui présentait des dessins obtenus lors de séances de spiritisme, de transes ou d'écriture libre. Ceux qui y sont allés ont pu y voir une pièce entière consacrée aux mystérieuses archives du gendarme Emile Tizané, sorte de True Detective à la française à lui tout seul.
Le point d'accès de Philippe Baudouin, philosophe et réalisateur de documentaires sur France Culture, à cette intrigante personnalité n'est pas l'exposition, mais une recherche à l'Institut de parapsychologie, au cours de laquelle il découvre une boîte d'écrits manuscrits, envoyés par le fils d'Emile Tizané. En Suisse, les héritiers Tizané détiennent une cave pleine de papiers et de souvenirs, et c'est en la découvrant que Philippe Baudoin se lance dans la rédaction du livre dont il est question ici.

 Les forces de l'ordre invisible nous raconte une histoire stupéfiante : des années 30 aux années 60, le gendarme Tizané mène de front deux carrières. Au quotidien, il est gendarme, et progresse régulièrement en avancement. Mais en sous-main, il se spécialise dans la chasse à ce qu'il appelle "l'hôte invisible", de sous-préfectures en villages, de bourgs en lieux-dits.
Dans cette branche inédite de l'enquête criminelle, il mobilise tout son savoir de gendarme. Schémas immortalisant l'envol de son képi dans une cuisine de ferme, nombreuses photographies montrant les forces invisibles (c'est à dire ne montrant rien).
A force de grand écart entre rigueur forcenée et objet d'étude indémontrable, les archives de notre gendarme évoquent fortement l'oeuvre surréaliste, ce que pointe Philippe Baudoin avec une certaine malice : Emile Tizané n'est-il pas l'auteur de ce livre au titre prophétique, "L'hôte invisible dans le crime sans nom"? Son esprit rigide ne l'encourage-t-il pas à considérer "l'esprit frappeur comme un délinquant" ? La finalité du gendarme, arrêter les contrevenants fantômatiques pour les empêcher de nuire, recèle une certaine poésie burlesque, que l'on peut savourer au fil des pages.
Malheureusement, son espoir de fonder un art policier de la chasse aux fantômes ne sera pas suivi d'effet, et le gendarme mourra dans de mystérieuses circonstances.
L'ouvrage qui nous présente cette troublante histoire est une réussite sur le fond, entremêlant textes particulièrement référencés, que l'on aura plaisir à lire pour mettre en perspective les préoccupations de Tizané avec la France spirite de son époque, les fameuses archives manuscrites suisses, et de fascinants extraits du magazine Détective dédiés aux affaires de hantise.
La forme est également superbe, et respecte le ton étrange du livre, avec une couverture bleu gendarme et dans les pages un contraste inédit entre encre mauve et vert fluorescent.
Tout aussi curieux en main qu'il l'est à la lecture, Les forces de l'ordre invisible est un régal pour l'amateur de bizarre.

Les forces de l'ordre invisible, Philippe Baudoin, Editions du Murmure, 2016.

dimanche 4 février 2018

Susto, Luvan

La Volte nous avait laissé en 2017 avec David Calvo et Toxoplasma, une Commune Montréalaise apocalyptique et effervescente, et nous récupère en 2018 avec Susto de luvan.
Quelle entrée en scène !

On s'en rappelle, luvan a écrit deux recueils fantastiques beaux et exigeants, Cru et Few of Us chez Dystopia, produit textes pour le théâtre et la radio, performe et participe au collectif Zanzibar, entre autres choses.



Susto nous emmène dans un futur post-apocalyptique dans lequel, suite au réchauffement climatique, l'ensemble de la planète terre est devenu si chaud qu'il en est inhabitable. Les dernières installations humaines sont en Antarctique, là où le climat est resté vivable.
Les différentes cultures sont représentées plus ou moins en fonction des installations scientifiques actuelles (on apprend notamment que Dumont d'Urville est peuplée de français snobs qui boivent du vin reconstitué), et des villes se sont créées : la ville de Susto, fondée sur l'île de Ross au pied du volcan Erebus par les mystérieux Pilgrim Ancestors, est une ville multi-culturelle où la langue officielle est l'Espéranto.
Ce n'est pas pour rien que le roman démarre, comme dans une pièce de théâtre, avec une présentation des différents personnages : en effet, luvan nous raconte l'histoire de la ville à travers les yeux de ses différents habitants, et si on a quelques éléments architecturaux ou cartographiques sur Susto, c'est avant tout au collectif que luvan s'intéresse.
Les différents chapitres présentent des instants du quotidien des Sustoïtes : le barman, l'espion (car lorsque commence le roman, les activités de certains habitants sont particulièrement surveillées), le pasteur, l'artiste, la vulcanologue*... Ces épisodes entremêlés d'extraits de documents historiques rédigés après coup permettent peu à peu de comprendre de quoi il est question, quelle est cette menace qui plane sur la ville et dont l'ombre terrifie les habitants (l'espanto, cette angoisse qui monte peu à peu).
Il est difficile de résumer Susto, parce que c'est un roman choral complexe, dans lequel luvan entremêle narration et signes typographiques à déchiffrer (nous permettant de ressentir cette vérité : parfois l'action, l'émotion sont indicibles), avec des époques successives dans la conscience globale de la ville et une grande révélation finale dont les indices parsèment le récit. luvan ne résiste pas non plus à morceler son propos, et réclame l'attention forcenée de son lecteur : une histoire racontée sera par exemple interrompue par ses auditeurs, puis par l'auteur s'immisçant dans le récit, et d'histoire racontée par les personnages, devenir un élément de leur réalité. Structure et mise en oeuvre du roman sont savantes, et pourtant la tonalité de luvan est souvent familière et proche du jeu. Jeu dont la tonalité s'assombrira au fil de la lecture, car si les Sustoïtes sont touchants, certains d'entre eux sont plus qu'eux-mêmes, et un événement les attend (pas qu'un!) qui expliquera cette dimension quasi-mythologique qu'ils ont parfois.
Susto est un livre remarquable de plusieurs manières : par ses beaux personnages, par sa poésie continue, par son humour, par la quantité de références dans lesquel puise luvan, par sa manière de laisser le lecteur travailler pour reconstituer le récit... C'est un roman exigeant, mais qui paye en retour son lecteur par son incroyable richesse.
Cet article est bien pauvre et n'essaye même pas d'en lister tous les éléments, lisez Susto, plutôt!
Il est difficile de lire ce roman sans penser à Yirminadingrad, projet de ville dystopique romancée auquel luvan a participé, ni sans penser également au Toxoplasma de Calvo, dans lequel l'île de Montréal s'érigeait en Commune utopique et rebelle.
Si je peux pousser encore mes divagations, il me semble que si Yirminadingrad maltraitait et égarait ses individus isolés, ses héritières Montréal et Susto sont des lieux où le collectif se retrouve. Quelque soit le destin de ces initiatives, elles portent une véritable effervescence, et les deux fins de roman annoncent des graines semées pour le futur.
Sachant cela, il reste à attendre avec impatience les futures publications de La Volte, et notamment Amatka, roman de Karin Tidbeck traduit par luvan.

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Susto, luvan, La Volte, 2018.

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*Je ne parle pas de Waldman, la vulcanologue survivor du récit, ou d'Adina Sadovska, notre poète activiste, ou encore de Kurobozu, le mystérieux redresseur de torts, car il me faudrait leur réserver un deuxième article. Si je le faisais, je devrais alors parler de Yorgos le barman, de Laure Le Créac'h, de Baba Tristana...

samedi 20 janvier 2018

Zothique, Clark Ashton Smith

"Terrible était la Mort Argentée; nul ne connaissait la manière dont elle se transmettait ni comment la soigner. Rapide comme le vent du désert, elle entra dans le Yoros depuis le royaume dévasté de Tasuun, rattrapant dans leur course nocturne les messagers mêmes qui tentaient d'alerter la population de sa proximité. Ceux qu'elle frappait éprouvaient une raideur instantanée, un froid glacial semblable au souffle échappé d'un gouffre lointain. En quelques minutes seulement, leur visage et leur corps blanchissaient étrangement, brillaient d'un faible lustre, puis se rigidifiaient tels de vieux cadavres.
Dans les rues de Silpon et de Siloar, comme à Faraad, la capitale du Yoros, l'épidémie circula d'hôte en hôte, terrible lumière scintillant sous les lampes dorées. Les victimes s'effondraient à l'endroit où elles étaient frappées, baignées de cette lueur mortelle.
Les cortèges bruyants et agités du carnaval s'immobilisèrent à son passage, et les fêtards furent pétrifiés en pleine liesse. Dans les riches demeures, les noceurs empourprés par le vin blêmirent au milieu de leurs banquets chamarrés, engoncés dans leurs sièges, tenant toujours une coupe à moitié vide entre leurs doigts raidis. Les marchands gisaient dans leur arrière-boutique, près des piles de pièces qu'ils avaient commencé à compter, quand les voleurs, entrés par la suite, furent incapables de repartir avec leur butin. Les fossoyeurs succombèrent dans les tombes qu'ils étaient en train de creuser, mais personne ne vint réclamer les places qu'ils s'étaient octroyées."

On a pu lire Lovecraft, pour comprendre les parties de jeux de plateaux interminables faites avec les amis, on a pu lire Howard, pour comprendre les parties de jeu de rôle avec les mêmes, et finalement, on n'a pas fréquenté Clark Ashton Smith, membre du trio remarqué qu'il formait avec les deux précédents dans les sommaires du magazine Weird Tales (1924-1954).
Smith était, ces dernières années, assez peu présent dans les calendriers de publication des éditeurs français : hormis une édition de ses poèmes (Celui qui marchait parmi les étoiles, Oeil Du Sphinx, 2013), et un essai sur son oeuvre (Les mondes perdus de Clark Ashton Smith, La Clef d'Argent, 2004 et 2007), ses nouvelles fantastiques étaient à peu près inaccessibles.
C'est alors que le projet de Mnémos, et son crowdfunding immensément réussi, ont permis de financer la retraduction et l'édition de toute la fantasy de Clark Ashton Smith, donnant lieu à deux éditions : la luxueuse incarnation reliée des participants, et notre version papier, trouvable en librairie (et qui bénéficie tout de même d'une très belle illustration de couverture).
Qui est Smith, et pourquoi devrait-on passer quelques temps en compagnie de sa fantasy décadente ?

Clark Ashton Smith (1893-1961), est un poète, sculpteur et peintre américain. Elevé dans une famille très pauvre (il vivra longtemps dans la maison de bois que son père a construit de ses mains), il aurait appris la poésie par la lecture attentive des plus grands auteurs. Il se fait repérer très jeune par un cercle de poètes Californiens mené par Georges Sterling, qui se font remarquer par leur bohème et leurs excès, et vit de jeunes années réputé et célébré.
Mais cela ne dure pas, et c'est durant les moments d'incertitude financière qui suivent - et qui dureront pendant l'essentiel de son existence - qu'il compose pour Weird Tales les recueils fantastiques pour lesquels on se souvient de lui.
Cette participation le met en contact avec Howard et Lovecraft, avec lesquels il aura une correspondance régulière.
Les nouvelles de Clark Ashton Smith se déroulent pour l'essentiel dans 4 univers : Zothique, Hyperborée, Averoigne, et Poseidonis.
L'ensemble de nouvelles se déroulant dans l'univers de Zothique constitue le premier tome de la réédition  commercialisée par les éditions Mnémos.

Les nouvelles de Zothique se déroulent sur le dernier continent de la Terre, alors que le Soleil est mourant et que la fin de la vie terrestre s'annonce.
Dans cette ambiance apocalyptique, Clark Ashton Smith place différents contes exotiques, tous entremêlant fantasy épique et horreur, parfois à la Howard, parfois à la Mille et Une nuits avec des éléments horrifiques à la Lovecraft. Cependant, si le fantastique Lovecraftien est celui de l'indicible, il en est chez Clarck Ashton Smith comme dans le film La Momie (Stephen Sommers, 1999), "La mort n'est que le commencement" : Zothique est un festival de cadavres animés de façons invraissemblables et burlesques, rois, esclaves, courtisanes et cannibales, tous morts, se livrent à une véritable farandole entre les pages, à tel point que la seule chose que peut prévoir le lecteur amusé, c'est que tout personnage mort ne le restera guère. On peut à ce titre sentir une certaine ironie qui affleure parfois sous le texte, Smith n'étant pas dupe de la magie qu'il convoque, et s'amusant lui-même aux tours les plus grotesques.
Si Zothique est un monde de la fin, où les nécromants font la loi, où le motif de la corruption sous toutes ses formes est central, les récits et personnages en portent également la marque : les quelques jeunes premiers ne sont plus l'annonce de rien, et généralement, il est trop tard pour eux. L'heure des héros est passée. Les personnages principaux sont donc des ratés vieillissants, des rois malfaisants ou des sorciers maudits, et Smith ne fait jamais d'aussi bons personnages que ceux-ci, malfaisants jusqu'à en être archétypaux, auxquels il réserve des fins d'autant plus spectaculaires.
En Zothique, les bons sont ennuyeux et les jolies fins convenues, mais les cauchemars sont grandioses.
La traduction méticuleuse de Julien Bétan permet d'admirer ce qui fait la force de Clark Ashton Smith, ce qui justifie qu'il soit encore lu et édité aujourd'hui, c'est à dire son style grandiloquent, parfaitement maîtrisé, et qu'il puise chez les poètes décadents français et américains. La préface de l'édition de Mnémos nous rappelle que c'est chez Beaudelaire (qu'il a traduit), chez Gautier, chez Poe, et chez le Flaubert de Salammbô qu'il puisait l'ambiance délétère de ses contes, et la puissance incantatoire redoutable de ses meilleurs paragraphes.
Car, si Zothique reste un recueil parfait pour l'amateur de fantasy épique et sans malice, il y a un véritable plaisir à trouver au détour de certaines descriptions superbement travaillées, où Smith entremêle sens du spectaculaire, maîtrise parfaite de la langue, et ironie subtile.
 Ce premier volume se verra complété par les tomes suivants, et le prochain, Averoigne, nous emmènera dans une Auvergne médiévale ré-imaginée.

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Zothique, Clark Ashton Smith, traduit par Julien Bétan. Mnémos, 2017.

dimanche 7 janvier 2018

Intermède

Ce blog n'est pas clos.
Pour l'heure, la réalité est exigeante.


Mais on a lu des choses chouettes : Clark Ashton Smith, James Sallis, Italo Calvino, Alex Jestaire, David Calvo, Roland C. Wagner...

Vivement !

lundi 9 octobre 2017

The only ones, Carola Dibbell

"J'ai dû regarder par la fenêtre peut-être dix minutes avant que Rauden arrive, il soufflait tellement fort qu'il a dû se reposer le gras contre la porte un moment. "Si vous voulez bien me suivre dans mon bureau?", il me fait. "Pour quelques tests...rien d'invasif. Janet!", il crie. "Pas d'appels. Je vais dans le Débarras avec le Sujet."
Sujet? Alors ça c'est une nouvelle. Je savais pas que j'étais le Sujet. Je croyais que j'étais le Coursier. Coursier, tu fais un voyage. Sujet, tu sais pas c'est quoi qui va arriver.
Ben moi ça me va."



On pourrait entrer dans The Only ones par la comparaison.
C'est La route de Mc Carthy mais avec des filles, ou bien c'est Journal de nuit de Jack Womack, mais à l'envers, de la pénombre vers la lumière, ou encore c'est La Servante écarlate d'Atwood avec des technologies génétiques.
Ce serait assez juste : tous textes dystopiques puissants, mettant en scène d'impressionants personnages principaux, servis par de belles écritures.
Mais ce serait trop rapide, et on n'aborderait pas tout ce qui fait l'intérêt de The Only ones, premier roman écrit par la journaliste rock Carola Dibbell.

Lorsque Moira Kissena Fardo commence à nous raconter son histoire (à nous/ à une mystérieuse tierce personne), elle décrit une toute jeune femme dans un monde décimé par les pandémies et la chute de la natalité. Les plus fortunés y survivent en essayant d'exercer un contrôle absolu sur leur environnement : ils vivent dans des dômes aseptisés, contrôlent entrées et sorties, sources d'alimentation et imperfections génétiques ...
Moira, elle, a survécu dans un des quartiers les plus pauvres de New York, en buvant l'eau contaminée des flaques d'eau, malgré le risque d'attraper les pires maladies.
Car Moira est une Vivace : son ADN modifié lui permet de résister à toutes les épidémies.
C'est cette caractéristique qu'elle vend pour survivre depuis son enfance, sous toutes ses formes : dents, sang, ovules ... Comme elle le dit dans l'extrait ci-dessus, elle est le coursier de son propre corps, un coursier détaché, plus mauvaise herbe qu'être humain, qui cherche avidement à persister dans le monde.
Au cours d'une de ses "livraisons", elle se retrouve mêlée à un projet scientifique bricolé dans une ferme, duquel elle partira chargée d'un enfant, Ani, son clone, qu'elle va élever malgré les dangers.
Cette éducation est au coeur de l'histoire : c'est au travers de la lutte pour nourrir sa fille, l'éduquer et lui offrir une meilleure vie que Moira gagne son humanité. A travers l'amour absolu qu'elle lui porte, à travers les sacrifices qu'elle lui consent, Moira se trouve elle-même.
 Si dépouillé de ses atours science-fictifs, The only ones est un incroyable récit d'amour maternel, qui dépeint avec efficacité le combat de parents pour offrir un meilleur destin à leurs enfants.

Carola Dibbell fait un travail d'écriture remarquable avec des moyens très simples.
Notre narratrice non fiable, Moira, est illettrée. Elle n'a pas un vocabulaire très étendu, mais cette limitation et les répétitions qui en découlent décuplent la puissance des émotions évoquées.
A titre d'exemple, le gimmick "Et qui je vois ? Ani Fardo, toujours vivante", régulièrement utilisé, traduit à chaque fois efficacement l'émerveillement des retrouvailles lors que toutes deux ont été séparées, ne serait-ce que par l'école. Le jeu avec cette expression parvient à traduire plusieurs choses : la fragilité de la vie dans ce monde, l'éblouissement face à la survie de la petite fille, et l'amour inconditionnel que Moira lui porte. La rythmique rock qui impacte tout le récit, vraissemblablement héritée de la critique musicale, fait de Moira une digne descendante de Lester Bangs.

 La science-fiction, sous la forme de cette société bouleversée et de la manipulation génétique, n'en est pas pour autant secondaire : la vision d'un monde où la survie dépend du bidouillage de l'humain, sous les formes d'un improbable do it yourself réalisé par un véto campagnard, est fascinante. D'autant plus que le roman s'abtient de juger de la monstruosité des créatures produites : pour Ani comme pour son grand ancêtre la créature de Frankenstein, ce qui compte réellement, c'est l'humanité, et l'amour de ses frères humains.
Qu'on le lise pour ses aspects science-fictifs ou pour la qualité des relations qui y sont décrites, The Only ones, récit stupéfiant rédigé par une jeune auteur de 70 ans, est un très beau roman.



The Only ones, Carola Dibbell, traduit par Théophile Sersiron, au Nouvel Attila, septembre 2017.

jeudi 5 octobre 2017

La course, Nina Allan

"Le meilleur moyen de susciter la magie, c'est la décrire."

Ce n'est pas moi qui le dis, mais Christy, jeune femme racontant son adolescence dans le dernier roman traduit de Nina Allan, La Course.

Sur la magie, Nina Allan, éditée chez Tristram, en connaît un rayon. Elle est jusqu'à présent une de nos grandes mystificatrices, avec sa manière de tordre les fils du récit pour lui faire raconter finalement tout autre chose que ce à quoi le lecteur s'attendait. Si l'on veut s'en persuader, que l'on jette un oeil aux précédents recueils de nouvelles, Complications, Stardust, et à son roman, Spin.
Il est donc légitime de s'attendre à quelques surprises réservées par la maîtresse de maison : la Course jongle avec les narrations non linéaires dont Nina Allan est friande.



Le récit nous entraîne à la suite de Jenna, jeune femme dont la famille survit dans les paysages dénaturés par les industries du gaz de schiste. Au coeur de ces décors bouleversés (on mentionne également une guerre dont les vestiges sont encore visibles), la ville de Sapphire ne se maintient que grâce aux courses de lévriers génétiquement modifiés.
C'est sur le champs de course, là où les riches Londoniens viennent se distraire, que se trouve l'argent qui permet aux habitants de survivre : Jenna en fournit les champions en gants de cuir sur mesure, et son frère Del y fait courir ses lévriers modifiés.
Au coeur de ce système économique se trouve la liaison télépathique entre le smartdog et son dresseur, favorisée par l'illégale (mais tolérée) altération génétique du chien, et par un implant dans le cerveau du dresseur.
Dans ce monde où la science et les intérêts militaires et financiers coïncident, Loomi, la fille de Del, semble développer une singulière affection pour les smartdogs de l'écurie paternelle.
Cette première partie se présente comme un roman de science fiction, jouant avec l'éthique, la génétique, et les conséquences de la pollution de l'environnement.

Au détour d'une page, soudain, le lecteur quitte l'univers de Sapphire et se retrouve à Londres, pour y suivre la jeune Christy, aspirante écrivain aux difficiles années d'adolescence passées dans l'environnement d'un frère violent, à qui la littérature offrira une voie de secours. L'ambiance de la maison victorienne en pleine déréliction, l'obsession pour les choses du passé dans lequel vivent le père et le frère de Christy, tous deux antiquaires, et la pesante sensation de menace dans laquelle vit Christy évoquent le roman gothique.
Une fois passé le choc initial de la rupture narrative avec le récit précédent, des parallèles étranges avec celui-ci se font jour : personnages aux angoisses similaires, événements ayant une même portée symbolique... La sensation de narration emboîtée se renforce sans cesse : qui écrit quoi ?

Une partie des explications nous est donnée par l'intervention d'Alex, troisième partie du livre, journaliste marqué par un souvenir lié à Christy. A ce stade, le lecteur commence à envisager une forme de carte narrative.
Carte qui sera encore compliquée par Maree, quatrième partie du récit, qui reprend un personnage déjà rencontré, dans un cadre et une temporalité absolument neuves : il s'agit cette fois de mener à bien un trajet en bateau sans cesse menacé par la présence de baleines tueuses à l'affut des navires. Au sein de ce récit se trouve enchâssée la description d'un documentaire ethnographique à la Flaherty décrivant les sacrifices humains faits aux baleines par un ancien peuple de marins vivant sur la côte.

Le récit se termine par des annexes, qui donneront des prolongements supplémentaires à l'histoire tout en laissant maintes zones inexplorées.

La Course est une extension du travail déjà exécuté par Nina Allan dans ses deux recueils de nouvelles. Tous deux étaient des fix-up (recueils de nouvelles séparées, agencées pour donner un ensemble narratif cohérent), et Nina Allan jouait déjà avec le concept et ses limites dans Complications. La Course poursuit ce travail en s'intéressant aux même personnages, pris à des moments de leurs vies, dans différentes circonstances, avec la volonté de ne pas donner sens à tout. Lectrice compulsive, et auteur maîtresse de ses outils, elle semble dans la course interroger cette question de la destinée des personnages, et du sens à donner à la narration : choisissant de ne raconter que des moments-clé, c'est à nous, lecteurs, qu'elle laisse finalement la liberté de remplir les vides.

Ajout du 06/10 : Il me semble que je suis ici imprécise sur ce qui me semble la prouesse centrale de ce roman "à clé" : ce que Nina Allan réalise dans La Course, c'est ce tour de force qui consiste à raconter symboliquement la même chose (la violence d'un tiers/ de la société exercée sur une jeune personne, en chemin vers l'âge adulte, et les éléments qui lui permettront de réaliser son indépendance), avec des événements qui ont des implications et éveillent des émotions similaires, tout en semblant nous raconter à chaque fois tout autre chose.
Où comment Nina Allan, illusionniste infinie, en la décrivant, suscite la magie.


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La course, Nina Allan, Tristram, septembre 2017.