Godless est une mini-série de western en sept épisodes écrite et réalisée par Scott Franck, diffusée sur Netflix en 2017. Je ne l'ai pas vue lors de sa sortie, et j'ai profité des fêtes pour la regarder enfin : nous voilà quinze jours après, je l'ai vue deux fois, en essayant de comprendre ce qui me plaisait tant, et à présent que je sais que c'est la minutie de l'écriture scénaristique qui me convainc autant, j'ai bien besoin de la détailler quelque part (et je promets de ne pas spoiler).
Un bref résumé : nous sommes en 1884 au Nouveau-Mexique. La ville minière de La Belle a été récemment privée de la majorité de ses habitants masculins à la suite d'un accident à la mine d'argent. Seuls subsistent le shérif, son jeune adjoint, et quelques hommes. Si elles se sont habituées à fonctionner sans eux, la vie n'est pourtant pas simple pour les dames de La Belle : elles ont besoin de relancer leur mine et savent bien qu'elles ne sont guère protégées par le nonchalant shérif, aussi sympathique soit-il. En effet, la menace rôde : la horde de brigands menée par Franck Griffin s'attaque aux villes du coin, d'autant plus violemment si elles ont accueilli Roy Goode, son ancien protégé, qui l'a désormais trahi et s'est enfui avec le butin. C'est dans ces conditions qu'un jeune homme blessé est secouru à la ferme avoisinante, appartenant à Alice Fletcher, veuve d'un éleveur de chevaux.
Voici la situation de départ, à partir de laquelle les enjeux vont augmenter jusqu'au combat final (il y aura bien un duel, comme on peut l'attendre). La série tient en sept épisodes d'environ une heure, ce qui laisse amplement le temps de développer en plus de ce programme des lignes de récit secondaires, un certain nombre de personnages, et les thématiques principales de la série.
Et c'est là que selon moi, le choix de narration paye : le récit est divisé en différents trames narratives, qui correspondent à un ou plusieurs personnages, puis chaque scène parvient assez subtilement à faire avancer l'histoire tout en améliorant notre connaissance des personnages et des enjeux, et à semer les graines préparant les scènes suivantes (parfois à deux, trois, voire quatre épisodes d'intervalle, car si la série joue avec le spectateur, elle le récompense systématiquement). Ce rythme très découpé, avec parfois des fins de scènes assez abruptes, peut être déroutant lors du premier épisode, alors qu'on découvre les différents personnages.
Mais dès qu'on a repéré l'éventail des trames narratives, le récit s'enrichit sans cesse et les arcs narratifs s'entremêlent dans un enchâssement assez parfait : du shériff Bill McNue, qui va avoir sa propre quête, de sa sœur garçonne Mary-Agnes, très habile au revolver, de l'histoire d'amour de Whitey Winn, le jeune adjoint, qui permet de relier la ville à une zone des environs qui aura son importance. Les choix difficiles et les compromis des dames de La Belle sont bien présents à l'écran, ainsi qu'une poignée de personnages plus ou moins sympathiques (l'institutrice, l'épouse de l'ingénieur...) qui viennent donner un visage aux habitantes. Certains d'entre elles auront des histoires secondaires complètes, et lorsque viendra le dernier épisode, tous les protagonistes nous seront familiers, donnant au final un retentissement supplémentaire.
Pour représenter un danger pour tous ces personnages, il faut évidemment un adversaire à leur taille, et Frank Griffin est un méchant aussi bien écrit que l'ensemble de la série : sa cruauté, son instabilité et ses croyances perverties en font un danger permanent qui dévore chaque scène dans laquelle il apparaît. Il est entouré d'une bande de voyous aussi répugnants que redoutables, dont la caméra aime à rappeler le nombre. Dès le premier épisode, nous savons qu'ils visent La Belle, une menace qui ne fera que grandir.
Pour autant, il existe une trame centrale, à laquelle nous revenons toujours : au cœur de la série, se trouve le récit de l'éducation d'un jeune homme, et ses rapports avec les différents modèles paternels qui l'ont modelé. Les vêtements qu'il porte, régulièrement empruntés à d'autres, sont autant de modèles d'hommes auxquels il s'essaye, avec plus ou moins de succès, avant qu'il ne rejette ou n'accepte certains d'entre eux, et que l'expérience ne fixe la personne qu'il est.
À un certain point du deuxième visionnage, je me suis demandé si la série n'avait pas été écrite dans le désordre, en commençant par la confrontation finale qui rassemble toutes les lignes narratives, puis en détaillant les différents personnages, les scènes qui permettent de les caractériser, les faire évoluer ou faire avancer la narration globale. L'ensemble donne au lecteur une carte mentale impressionnante de ce coin fictif du Nouveau-Mexique et de ses habitants. D'où mon titre : dans cette série, ce qui est montré au spectateur, l'effet produit et les conséquences pour la scène suivante sont parfaitement maîtrisés et touchent sans arrêt leur but, soit exactement cette fameuse citation de Tchekhov : "Il ne faut jamais placer un fusil chargé sur scène s'il ne va pas être utilisé. C'est mal de faire des promesses qu'on n'a pas l'intention de tenir." Et ça tombe bien, nous sommes dans un western, le scénario tire sacrément juste : rien n'est jamais placé là gratuitement, et les promesses seront rigoureusement tenues (1).
C'est du très beau travail, derrière lequel on devine l'investissement de Scott Franck, le scénariste et réalisateur. Il est également le scénariste des films Hors d'atteinte (1998, réalisé par Steven Soderbergh), Minority report (2002, réalisé par Steven Spielberg), Logan (2017, réalisé par James Mangold), le scénariste et réalisateur des séries Netflix Le Jeu de la dame (2020), et Les Dossiers oubliés (2025). C'est un amateur de romans policiers (il en a notamment écrit un Shaker, non traduit), et il intervient en parallèle en tant que script doctor sur de nombreux scénarios de films, ce qui explique sans doute la maîtrise que l'on constate tout au long de la série.
Une dernière chose en passant : Godless est-elle une série féministe ? Elle montre des femmes, qui ont d'autres intérêts que ceux des hommes qui les entourent (certains d'entre eux sont morts, ce qui facilite certainement), qui font des choix parfois douteux, choix qui ont des conséquences. Il me semble que c'est vraiment le minimum, et je refuse de m'en émerveiller. Par ailleurs, je l'ai déjà écrit : si la série dresse de magnifiques portraits de femmes, comme la courageuse Mrs Fletcher, Miss Dune, l'institutrice, ou encore la mystérieuse Martha, le cœur du récit est un très beau récit initiatique masculin. Je ne nie pas que ce soit formidable, d'avoir des personnages masculins droits, humains et utilisant leurs capacités pour la protection des autres, mais là aussi, je n'ai pas l'impression que cela soit follement progressiste ou novateur. Cela ne retire rien à l'excellence de la série, mais je pense que le qualificatif a été attribué un peu rapidement par des spectateurs qui devaient avoir une autre vision du sujet (on écrit toujours depuis sa situation, n'est-ce pas).
Je ne vais pas en écrire plus, je risquerai de spoiler les détails. Mais je ne peux que recommander la vision de Godless, si vous aimez le western et/ou les récits très bien ficelés.
Godless, réalisé par Scott Frank, 2017, actuellement disponible sur Netflix.
(1) à l'exception d'une seule, et n'hésitez pas à me dire si vous êtes plus malin.es que moi, parce que je serais étonnée que la réponse ne soit pas quelque part dans cet entrelacs narratif : où habite le mineur traumatisé ?

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