Le monde fait n'importe quoi, le quotidien est d'un ennui épuisant et rien n'a de sens.
Au milieu, il y a un peu de fiction qui surnage.
Les rayons et les ombres, Xavier Giannoli
Je crois à la bonne intention initiale du réalisateur. Je crois malheureusement aussi qu'aborder un sujet aussi problématique que la collaboration demande un degré de finesse qui n'est pas à la portée de tous, d'autant plus qu'il s'agissait dans ce projet ambitieux de mêler le documentaire et la fiction, et d'en tirer un propos humaniste. Mais de toute évidence, la collision des intentions secondaires liées aux budgets (cette scène inutile mais fort jolie d'essayage probablement là pour le public international, par exemple), à la mise en valeur des acteurs et actrices (on aura appris beaucoup de choses sur la tuberculose, mais c'était dans des scènes bien doloristes), et le besoin de lisibilité scénaristique auront gâché ce film. Toutes les fois où il ne fallait surtout pas céder aux sirènes de la fiction, pour appuyer un propos qui était déjà audible, Giannoli l'aura fait. Toutes les fois où il fallait laisser le documentaire, déja bien sombre, jouer son rôle, cela n'a pas été l'option choisie. Je pense que le réalisateur n'était tout simplement pas assez fin, ni assez solide sur ses concepts. Il livre quelque chose qui est à sa portée intellectuelle, et les trous sont béants. C'est fou, ce que créer révèle de nous (et je garde ma sympathie à Giannoli, parce que oui, c'est raté et il ne s'est pas montré à la hauteur, mais il essayé, et on sait tous qu'on a le droit de rater, que la vie n'est pas un film dans lequel tout est ouvert aux ambitieux). Que retenir des Rayons et les Ombres ? C'est un téléfilm confusionniste avec beaucoup de budget, et je crains bien qu'il ne pose finalement plus de problèmes qu'autre chose. On a le droit de l'oublier discrètement.
Le roi-méduse, Brecht Evens.
Il faut savoir que j'aime tellement le dessin de Brecht Evens que je peux être émue devant certaines pages de son travail (avec les larmes au coin des yeux, oui, je suis ridicule comme ça). Je suis capable de passer des heures à tout regarder, et je voudrais vivre dans un de ses dessins. Mais. Il n'est pas un très bon scénariste et il aurait grand besoin de travailler en collaboration avec un professionnel : après l'émerveillement des premières pages, il me semble que le sujet aurait mérité d'être plus lisible, plus condensé. Le milieu et la fin sont tout simplement éprouvants à lire à force d'ennui. Je lis que cette BD aura un tome 2, mais j'espère que celui-ci aura un peu plus de rythme.
Animal Kingdom (TV show), Jonathan Lisco 2016-2022
J'adore les romans et les films noirs, j'aime mon gangster qui ne respecte pas la propriété d'autrui comme tout le monde depuis un satané paquet d'années (Moll Flanders ou Arsène Lupin, c'est pas tout frais). Alors si on me vend une famille de voyous californiens qui font des casses spectaculaires, sont tous beaux comme des voitures volées et cassés comme une borne à incendie new yorkaise en août, j'ai quelques attentes, c'est normal.
D'autant que les cinéphiles qui m'entourent m'assurent que le film australien original était vraiment très bien. Mais. Il est vite apparent, au visionnage de la série, que l'écriture et inégale, et que le groupe de scénaristes ne sait pas trop où il va. Une seule chose est sûre : voler c'est contraire à l'éthique protestante, il est donc très important (comme à la fin de Moll Flanders, tiens donc) qu'ils soient punis pour l'immoralité de leur quotidien. À partir du moment où ce choix moralisateur est fait (suivi hélas d'un paquet d'autres décisions fort mauvaises, comme de se passer au fil des saisons de personnages forts en charisme et en conflits), la série commence à ressembler à une tragédie en marche lente, qui malheureusement a alors commencé à trouver comment décrire ses personnages et à les faire aimer au spectateur.
Comme je ne suis pas masochiste, je ne vais pas finir Animal Kingdom, parce que dans ma version, Pope, Craig et Deran sèment pour toujours le bazar dans les environs d'Oceanside, et si vous prenez un verre dans un certain bar à surfers, sur la plage, les vendredis soirs, vous pouvez les voir se taper sur l'épaule en se racontant à voix basse leurs plus mauvais coups.
The Pitt, R.Scott Gemmill, 2025
En ce début d'année, j'ai fait une expérience merveilleuse que j'ai partagé avec des milliers d'autres spectateurs : je me suis fait rouler dessus par The Pitt, et tous les vendredis soirs, mon coeur vibrait au terrible moment du générique de fin d'épisode.
J'avais oublié qu'une série pouvait être aussi bonne, qu'il était possible d'être aussi happé par la fiction, toute attention dévorée par la brillance de l'écriture et de la réalisation. Je m'étais habituée à la qualité Netflix.
Là où le quotidien des Urgences de l'hôpital fictif de Pittsburg parvient à nous accrocher, c'est à la fois par la solidité et la complexité des choix scénaristiques, et l'audace formelle de la réalisation (qui pose la caméra au niveau des chariots d'opération, et alterne les gros plans et les travellings dans les couloirs). Dans the Pitt, il n'y a pas de bande son autre que la voix des acteurs (à part pour le premier générique de la saison 1), des soignants véritables sont mêlés aux acteurs, des dispositifs médicaux fonctionnent de manière réaliste. Une majorité de scènes a au moins trois niveaux de profondeur de champ : le premier plan où se passe l'action principale, le second plan où se passe une action liée à une autre trame narrative importante (qui peut parfois la faire avancer ou la crédibiliser) et un troisième plan où se passe des trames beaucoup plus fugaces mais existantes (un patient qu'on a vu attendre au début de la saison se fait ausculter, ou se plaint, on voit les affaires personnelles d'un des soignants et on les reconnaît sans avoir besoin de présentation...) Et ceci sans avoir mentionné l'écriture très solide des différents personnages, tous complexes et appelés à évoluer au fil des épisodes.
La maestria est incroyable, et même si Scott Gemmill recycle des bouts de scénarios d'ER et d'autres séries des 90's, il est tout pardonné.
J'attends la saison 3 maintenant.
Dead man's wire, Gus Van Sant
En règle générale, ce réalisateur produit des films pleins de sensibilité, avec de belles images et un sacré génie pour les bandes originales. Et c'est presque le cas ici, avec un en plus un casting de talents invraisemblable. Le film se base sur une prise d'otage qui s'est réellement produite dans les années 70, en profite pour avoir un un propos sur le pouvoir des images et de la télévision dans la construction de l'opinion publique (et Gus Van Sant va jusqu'à diffuser The Revolution will be televised de Gil Scott-Heron, au cas où on aurait un doute sur le sujet du film). C'est un sujet puissant, il a aussi l'avantage d'être accompagné par le meilleur de la musique des années 70... Et bien que je l'ai beaucoup apprécié, quelque chose manque. Est-ce que le film est trop didactique ? Est-ce que cette caméra très documentaire nous maintient à distance des personnages ? Je regrette cet ingrédient qui à la fin aura manqué pour lier tous ces éléments incroyables. Mais quand même, c'est un film qui a besoin d'être revu et qui mérite d'être apprécié.
La bouche fardée de gloss je suis venue brûler la ville, Frénésies, Stéphanie Vovor
La moitié du temps, à l'âge que j'ai réussi à atteindre, je suis soit déçue soit en colère. Stéphanie Vovor est beaucoup plus jeune que moi, mais sa fureur est familière, et la lire, c'est comme lire une copine. J'aime beaucoup ce recueil.
Mon ancien prof de pilates, le merveilleux Kevin, que son présent soit doux et célébré (j'espère que je vous ai déjà parlé de Kevin), répétait que le pilates sauve. Jamais je ne remettrai sa parole en doute parce que Kevin est l'Empereur du pilates, s'il devait y en avoir un. Mais je pense que dans une autre catégorie, la poésie sauve.
Il y a quelques années j'avais lu le recueil de nouvelles La jeune détective, et j'avais été ensorcelée par la voix de Kelly Link.
Je savais qu'elle avait un roman, sorti, il y a deux, trois ans, mais il m'a fallu tout ce temps pour décider de me le procurer, parce que comme d'habitude, j'ai peur d'être déçue par les bonnes choses. La situation s'est résolue en le trouvant au bookshop que j'aime, dans une petite rue de Montpellier, et soudain il n'était plus possible de partir sans.
Tout ceci pour dire, voici deux pages qui m'ont fait vrombir de joie. Écoutons sa voix ensemble, si ça vous dit, et admirons la maîtrise de ce portrait de lieu (qui reviendra à plusieurs reprises dans le récit) :
"What Hast thou Ground?, on the other hand, was by design ambience-free, and yet it did a terrific business in lattes, frappucinos, peanut butter mocha fudge hot chocolates, and plain hot coffee to go. Billy, who owned What Hast Thou Ground?, had explained to Susannah when she first started working there that atmosphere what the enemy of good. Atmosphere meant people wanted to nurse their flat-whites or free coffee refills and hang out forever. Too much atmosphere and you might as well accept that you had declared you were a habitable planet and people should just come and live there and raise families. They got territorial about chairs. Regarded you, the original inhabitants, whith hostility and suspicion.
The trick was to make the coffee strong enough that people kept coming back but to make sure one or two legs of each table were just a little short, the chairs incomfortable and a little rickety, so no one ever wanted to stay longer than they had to. For this reason, the lock on the unisex bathroom door was untrustworthy and the toilet paper of a poor grade. Whenever anyone asked when the coffee was going to get WiFi, Billy shrugged and said, "we're looking into it. For sure." Susannah thought Billy was one of the smartest people she'd ever met. Plus he never asked the baristas to smile or be cheerful. He felt it would have raised the tone too much.
On one of Susannah's first days at What Hast Thou Ground ? Some out-of-town asshole had brought her fat-free latte up to the counter three times : first because she said the foam tasted like whole milk and then that Susannah had over-frothed it. The third time, she'd finished off the latte, then came back to the counter to reach into the tip jar and scoop up a handful of coins because, she said : "tips were for good service" and she was going to take hers back. Billy had watched the whole thing, could apparently see that Susannah was seriously contemplating leaping over the counter and taking this lady down to the ground. "Time to go," he told the lady. "While you still have legs." Then he handed Susannah a bunch of chipped plates from under the sink. "Go back and throw them at the wall next to the dumpster," he said. "Just sweep'em up afterwards." It was the first time anyone had given Susannah permission to destroy anything, and she'd loved Billy ever since.
The walls of What Hast Thou Ground? were a sticky, nicotine beige. Dead flies lay on their backs like dreamers on the corners of the windows. The ceiling fans worked only intermittently in the summer. Nevertheless, What Hast Thou Ground ? Had a small but devoted sit-in clientele that Billy had never managed to dislodge, no matter how much Air Supply and Lionel Ritchie, how many syrupy Broadway medleys from Cats and Phantom, and Hello, Dolly!, how much late-period Coldplay and early-period Céline Dion he pumped out over the tin-can sound system.
Kids brought their notebooks, because there were no plugs for laptops, and wrote poetry or Korrasami AU fanfiction or very sad and secret thoughts in their most beautiful penmanship. Young adults met clandestinely in corners so everyone would know who they were thinking about having sex with while the middle-aged came in on their lunch breaks and imagined that they were young again, only this time around with the money for a daily flat-white."
C'est fabuleux, non ? C'est Kelly Link, dans son roman The Book of love.
(Avertissement : attention ceci est un long article pas tout à fait réussi, provenant du live-watching sur Mastodon d'un mauvais film que je considère pourtant avec affection. Si vous voulez retrouver un article plus maitrisé, il faudra sans doute attendre le prochain. Cet article illustre bien l'épisode sur le hate watching du podcast "Une invention sans avenir", qui mérite d'être écouté. Bref, vous êtes prévenu-es et on y va).
Ne me dites pas que vous n'aimez pas les mauvais films, je ne vous croirais pas. Il y a toujours quelque chose à apprécier dans un film raté, ne serait-ce que parce qu'on remarque moins une mécanique parfaitement huilée qu'un engin malade lancé à pleine vitesse en train de dérailler de toutes les manières inattendues que les lois de la physique ne devraient pas raisonnablement lui permettre. C'est drôle, c'est facile à analyser, et ça illustre bien souvent des choix artistiques malheureux.
Alors si en plus le film en question est assez mauvais pour avoir valu un bataillon de razzies (dont celui du pire scénario) à son équipe, qu'il date de la pleine période flamboyante du pastel années 80, et qu'il met en scène de jeunes John Travolta et Jamie Lee Curtis, comment se priver de le voir ? Je sais, objectivement, il y a tout un tas d'excellentes raisons, mais si on se range à celles-ci, il n'y a pas d'article, donc, on ne les écoutera pas, chut chut les Jean-Luc Godard intérieurs, chut chut les Pauline Kael de canapé).
Donc, retournons à Perfect, 1985, écrit et réalisé par James Bridges, qui, d'après le sujet de ses autres œuvres éprouvait une fascination pour la figure du journaliste et les enquêtes de terrain (les pauvres). Je ne peux même pas vous cacher l'affiche pour faire croire que le spectacle va nous surprendre et qu'on va s’intéresser à autre chose que ce que celle-ci nous vend.
Oui, c'est le sujet
John Travolta (qui en est ici à son 11e film), incarne Adam Lawrence, un journaliste New Yorkais débutant qui cherche un sujet et se retrouve sans conviction à travailler sur un club de fitness Californien qui sert aussi de club de rencontres. Dès les premières minutes de film, il est évident que rien n'est sérieux dans cette histoire, et que l'ensemble est une excuse pour faire jouer des gens jolis. À ce stade, il est encore possible de s'illusionner et de croire que James Bridges a une vague idée de ce que fait un journaliste au quotidien, et que c'est sous cette couverture qu'il choisit de nous présenter son club de sport 80's.
La caméra, elle, a bien compris ce qu'elle devait filmer, et nous offre dès les premières minutes des plans plutôt réussis, où les très beaux visages des acteurs se dévoilent soudain sur des fonds colorés : le spectateur est ébloui, les acteurs sont beaux comme des boîtes de conserve Warholiennes. Travolta, qui incarne donc un journaliste au pinacle du journalimsme, est d'une élégance beaucoup trop preppy pour être réaliste, c'est déjà un indice de la catastrophe à venir.
C'est guidé par un jeune homme beaucoup trop blond et trop bronzé, vêtu d'une splendide crop top bleu layette, que le spectateur accompagne Travolta dans le gym, et il n'est pas déçu : cette salle de sport est l'incarnation parfaite du playset Workout Center de Barbie -sorti en 1984, on se documente ici (la publicité pour ce jouet vaut bien le film de James Bridges). Et je me moque à peine : la boutique de vêtements est un élément important de la visite que va faire Adam.
Le gym de Barbie
Maintenant qu'il est désormais établi qu'aucun scénario solide ne sera approché durant le tournage, on peut se détendre et apprécier l'esthétique 80's et les chorégraphies, que le chorégraphe a choisi les plus révélatrices/ridicules possibles. Ce n'est ni beau, ni gracieux, ni réaliste, mais tout le monde arrive quand même à être super horny, et c'est dans ce maelström de transpi et de spandex qu'apparaît la deuxième vedette du film : une Jessie/Jamie Lee Curtis prof d'aérobic qui boude très très fort (elle déteste sans doute les chorégraphies aussi). Dans la mesure où il n'a pas d'autre raison que "Pourquoi pas ?", Adam/Travolta se met immédiatement à la draguer, avec des dialogues ineptes.
Pendant que là-bas, sur la côte est, où les journalistes portent des pulls côtelés et boivent des alcools forts (c'est à ça qu'on les reconnaît), un directeur de la rédaction moustachu fait semblant de trouver ce projet d'article périlleusement nul révolutionnaire et palpitant, ce qui donne au réalisateur qui a l'air de lutter pour trouver des scènes l'occasion d'un coup de fil totalement inutile, qui ne dit rien de l'intrigue et ne caractérise personne.
Mais ce n'est pas trop grave, car les scènes de drague sont nulles, elles aussi. Adam/Travolta empile des phrases vides (on apprend qu'il n'aime pas les brocolis) qui ne font sens ni pour son interlocutrice ni pour le spectateur, on est dans le tell, et alors surtout pas le show, ce serait vraiment dommage d'utiliser les riches codes du cinéma pour nous nous faire comprendre quelque chose.
Jamie a un super look ET des dialogues inconsistants
Il y a une enquête bis : elle consiste pour Adam/Travolta à rester assis dans un club de strip tease en prenant l'air intelligent (ce qui a l'air difficile, car il faut en même temps rester très photogénique pour satisfaire le directeur de la photographie). On comprend qu'il y a vu des personnes qu'il n'était pas censé y voir, mais comme cela n'intéresse ni le scénariste, ni le réalisateur, ni personne dans l'équipe du film, on en restera là. Parce qu'heureusement, l'enquête principale du futur Pulitzer progresse vite (coucher avec Jessie/Jamie Lee Curtis et nous imposer la vision de chorégraphies nulles où on bouge le bassin en regardant l'autre acteur avec l'air très content - le spectateur ricane, on ignore comment la cameraman a gardé son sérieux). La BO 90's, qu'on espérait propice à nous faire pardonner la longueur des séances de sport, est très oubliable.
Et hop, on lève les bras !
Élément d'histoire trop vite passé : on comprend que dans le club, on donne mauvaise réputation aux sportives dont on juge qu'elles s'amusent un peu trop avec les sportifs. C'est sexiste et c'est bête, cela reflète quelque chose de la vision américaine de l'époque.
Comme il n'y a pas d'intrigue décelable cachée dans tout le gym de Barbie, on apprend soudain de Jessie/Jamie Lee Curtis qu'elle ne fait pas confiance à Adam/Travolta, car elle a déjà eu des problèmes avec un journaliste au cours de sa précédente carrière de sportive de haut niveau. On rencontre aussi sa mère, mais on ne sait pas pourquoi, et on la reverra pas, puis on vit un autre appel au journal à New York (cette fois-ci jugé tellement inintéressant par le réalisateur qu'il met de la musique d’ascenseur par dessus).
Le film enchaîne les scènes et les ambiances, on sent le réalisateur empêtré dans son propos inconsistant. Il ne prête pas d'intérêt au sujet, puisqu'il s'agit de montrer des corps. Mais si c'est un film, il faut bien qu'il se passe des choses, que les gens se parlent ? C'est le moment parfait pour rappeler l'enquête secondaire d'Adam/Travolta, qui se fait suivre à son hôtel à cause de ce truc inintelligible qu'il a découvert, et dont le seul but narratif est de nous montrer qu'il est un vrai journaliste, et donc apte à... à quoi d'ailleurs ? À se trouver là ? Avec son petit t-shirt en sueur ? Ah, non, à assister à un spectacle de chippendales donné par un client du club déguisé en quarterback, devant une assemblée féminine en joie.
Nous sommes dans le cœur de l'enquête sportive d'Adam/Travolta, qui jusqu'ici a surtout beaucoup dragué, papoté, sué, et maintenant le film est en retard, il va falloir vite nous montrer de quoi il est question, alors hop ! Cut vers une soirée d'anniversaire du club de gym, où le chippendale demande en mariage sa fiancée, et où la cliente du club (Linda, qui ressemble à Midge, l'amie rousse de Barbie, mais a vraisemblablement des passe-temps plus dynamiques qu'elle partage généreusement avec le collectif masculin du club) avoue d'une jolie voix triste à Adam/Travolta que cette quête de la perfection physique cache une peur de la solitude. La scène est presque réussie, et pendant quelques instants, on a l'illusion que le film pourrait avoir un propos. C'est allé trop vite, mais on est capable grâce à cette scène de reconnaître quelques membres du club : il est donc temps pour une collègue photographe d'Adam de venir prendre quelques clichés qui vont accompagner l'article.
Le film est un grand machin mal rythmé, Travolta et Curtis ont entre eux l'attraction d'un brochet et d'une pipe, mais l'histoire avance cahin-caha : Jessie utilise ses maigres compétences informatiques pour fouiller l'ordinateur d'Adam et y lire un article sexiste, méprisant, qui ne protège pas l'anonymat des personnes. Elle l'efface donc et traite le journaliste de "sphincter muscle" (trou du cul en langage médical) avant de claquer la porte fâchée, sur un Adam qui se prend aussi un crochet par un des sujets de l'autre article (le machin sérieux que personne n'a trop compris précédemment et que le réalisateur n'a pas très envie de nous expliquer lui non plus).
Le département costumes est solide sur ce film, mais c'est bien le seul
Suite à cette affaire, le film reprend son rythme effréné : Adam s'en veut, livre un papier beaucoup plus intello et bienveillant que prévu, son rédac chef regrette le papelard licencieux plein de fesses et de honte et fait tout réécrire; bonus de drama sale sur la sexy prof d'aérobic inclus (Jessie avait bien raison de se méfier, sacrés journalistes New Yorkais). Mais au moment où devrait donc éclore le malentendu, source de prises de tête cinématographiques palpitantes et faciles à filmer, Adam est au Maroc pour une troisième enquête : le nœud dramatique va donc être géré depuis un restaurant bruyant avec une danseuse du ventre (seule variété qui existe au Maroc, comme tout le monde le sait). Adam est au téléphone, pour la scène la plus inintéressante possible, ce qui nous permet juste d'entendre Jessie le traiter à nouveau de "Sphincter muscle" (sur fond de musique arabisante, cependant).
Il est temps de retourner au gym, et à partir de ce moment, la fin du film sera un empilement de séquences plus haché que ce qui a précédé. Adam rentre et va essayer de s'excuser auprès de la femme dont le film essaye de nous faire croire qu'il est amoureux. Par un choix cinématographique inexplicable, la scène se passe pendant une chorégraphie ridicule (encore une), il se prend une baffe, est poursuivit par tout le club en colère dans une sorte d'hommage involontaire à Benny Hill, qui passe bien sûr par les douches des femmes, car pourquoi pas ?
Et saut à New York brutal : après ce succès, Adam débarque à sa rédaction avec une batte (!) et détruit le bureau du rédacteur en chef, avant de se faire convoquer par le FBI pour témoigner dans l'affaire n°2, "truc bidule patron de boîte informatique qui a une maîtresse". Après toutes ces émotions, il passe un long moment dans son appartement New Yorkais, assis sur la moquette, à regarder le vide. On va dire que je fais du mauvais esprit, mais Céline avait sans doute eu une vision prémonitoire de son air troublé, quand il avait écrit "l'amour c'est l'infini à la portée des caniches."
Pendant ce temps, en Californie, Jamie Lee fait de la corde à sauter du même air grognon qu'elle a eu pendant tout le film. On remarque quand même qu'elle a lu le journal mentionnant le témoignage d'Adam pour l'affaire informaticien libidineux, et ça la laisse pensive (mais on ne sait pas trop à quoi, peut-être qu'elle pense à du fromage fondu, comme dans les Sims).
Hop, on re-coupe ! Témoignage d'Adam à New York. Sans doute parce que le gym paye bien mieux ses profs de sport qu'en France, ou parce que l'inflation n'était pas encore passée par là, Jessie apparaît pour l'entendre. Elle le regarde témoigner avec des yeux de ruminant émotionné, et c'est troublant de se dire que le fait d'avoir lu son nom dans le journal aura suffit à faire pardonner le fait que c'est un sale type.
On ne sait pas pourquoi, mais Adam refuse de témoigner, et quitte le tribunal avec les menottes. Jessie lui court après, car c'est bien connu, rien de tel qu'un tour au tribunal pour révéler des sentiments qu'on a jamais vu se développer dans le film (mais je crois que l'équipe du film nous pense trop préoccupés par les justaucorps pour qu'on l'ait remarqué). Cette poussée de sentiments s'accompagne également de l'apparition d'une robe sur une femme qu'on a jamais vu en porter (parce que l'amour c'est féminin, sans doute).
Et là on attend... Quelque chose ? Une scène mélodramatique ? Et on n'aura : RIEN. Adam est relâché, Jessie l'attend à côté de la voiture en lui faisant un petit sourire, et il la rejoint. Hors champ, car il est important de ne pas montrer la moindre intimité dans un film romantique, on entend Adam demander : "Où en étions-nous ?" et est-ce une question adressé à Jessie ou au spectateur pour lui signifier que lui aussi a perdu le fil, cette question ne sera jamais tranchée, car c'est la fin.
Qui nous réserve un générique plutôt mignon, dans lequel les acteurs sont en tenue de sport, en train de faire des mouvements d'aérobic. Travolta ressemble à un petit fondant au chocolat, et tout le monde est à son avantage dans cette séquence. Sauf l'actrice qui incarnait le personnage qui *faisait du sexe* avec des hommes. Parce qu'il est important qu'elle soit montrée ridicule et un peu laide, sinon les américains ont la religion qui pique.
Un petit dessert on a dit
C'était Perfect, et c'était un film inutile, qui n'avait rien à dire, mais seulement des choses à montrer. Et ce ne serait pas un problème, si c'était correctement assumé, et qu'on se concentrait sur un seul aspect du film. On pouvait choisir la peur de la solitude ou de la vieillesse cachée derrière ces corps magnifiques, ou peut être juste sur les relations dans ce collectif de gentils sportifs avec pas grand chose dans le cerveau. Ou même jouer avec la question de la promiscuité sexuelle, particulièrement mal traitée dans le film, alors qu'elle semblait au coeur du projet.
C'est un film sexy, avec des gens en tenue moulante, mais de toute évidence, on n'a pas voulu gâcher les chances du film d'attirer une audience plus large, donc on nous montre la mère de Jessie (pour en faire une femme respectable), on "régularise" les relations amoureuses par le mariage, et on humilie (mal et bêtement) les personnages qui semblent ne pas correspondre à ce schéma prude. L'histoire d'amour est un prétexte traité sans conviction, entre des acteurs qui ne semblent pas intéressés l'un par l'autre. Aucune scène n'est assez bien écrite pour crédibiliser leur romance, et la fin qui les met hors champ est un vrai raté.
L'enquête secondaire, qui vraisemblablement a semblé nécessaire au scénariste, n'est ni crédible, ni bien écrite. Je me demande s'il n'y a pas un certain sexisme derrière l'idée qu'un journaliste digne d'être le héros de l'histoire ne peut pas s'intéresser uniquement à un sujet de société. Donc on s'impose ces scènes ridicules et inutiles, qui auraient bien pu être demandées par la star pour rendre son personnage plus intéressant. Mais cette trame est intégrée sans enthousiasme, et personne n'y croit.
C'est une des choses douloureusement paradoxales de ce film : il traite d'un sujet léger et sexy, et parvient à le faire sans plaisir, sans joie, et à contre-coeur. D'une certaine manière, Perfect est un anti-film, qui annonçait des objectifs modestes, et non seulement ne les remplit pas, mais semble reprocher à son spectateur ses attentes.
Et pour finir le paysage de cette catastrophe, le scénariste-réalisateur semble ne pas maîtriser le ton de son film ou le montage, en dehors de quelques idées de photographie au début du film. L'ensemble fait un visionnage frustrant et un peu ridicule.
De ce film, il reste les looks 80's incroyables, et le gym de Barbie.
Perfect, sorti sous le titre "La parfaite forme" lors de sa sortie française, de James Bridges, 1985.
Oui, nous sommes en mars, mais je crois bien qu'on se laisse tous écraser par le quotidien. Ou n'est ce que moi (je ne crois pas, je crois qu'on se fait tous avoir par le néolibéralisme et la société capitaliste, qu'on a besoin de temps pour vivre en paix, et j'ai peur que ce soient des aspirations qui n'existeront pas en notre temps).
Quoiqu'il en soit, les Césars étaient la semaine dernière, on a vu passer les premières récompenses américaines, ce n'est pas un mauvais moment pour jeter un coup d’œil en arrière.
Quelques préférés fort peu récompensés :
Une langue universelle, Matthew Rankin, sortie janvier 2025 (Canada)
L'incroyable et absurde histoire d'un homme qui vit dans un Canada fantomatique dans lequel tout le monde parle persan, les objets et les gens ne sont pas ce qu'ils semblent être, et les visites familiales constituent d'inexplicables aventures. Splendide et poétique, avec un absurde plein d'une nostalgie douce amère qui rappelle Calvino ou Ionesco. Le cinéma n'est jamais aussi réussi que quand il nous propose des objets étranges, qui sont des œuvres de cinéma et des œuvres d'art en tant que tel.
La Pampa, Antoine Chevrollier, sortie février 2025 (France)
On me dit régulièrement que le cinéma français est fini, qu'il n'y a rien à voir, que des mélodrames de bourgeois du VIe ou des comédies stupides et grasses, mais je ne suis pas d'accord, il me semble qu'en ce moment, régulièrement sortent de bons petits films français, qui ont des postures originales. C'est le cas ici, avec ce drame qui se déroule dans une petite ville à quelques kilomètres d'Angers, parmi les champions de l'équipe de cross locale. Les deux héros sont meilleurs amis, en pleine adolescence, et vont devoir traverser cette période dangereuse, pleine de bouleversements, et découvrir à quel point les adultes se montrent parfois indigne de l'image rassurante qu'on leur prête. Beau film, beau propos, interprétation maîtrisée des deux jeunes premiers rôles. L'un des bons films de cette année. Le choix de titre commercial en anglais "Block/pass", me semble plus révélateur, et peut-être plus approprié que La Pampa, qui nous dit assez peu du projet.
Dans une ville en déperdition, que le romantisme et notre culture cinématographique nous fait immédiatement relier au western, un homme sort de prison, s'installe, et rencontre le chien noir qui sème le désordre dans les rues. Les deux sont sauvages et durs, mais vont finir par s'attacher l'un à l'autre. Les décors sont stupéfiants, les paysages mystérieux, et l'ensemble est romanesque : c'est un film dont on emmène l'univers avec soi. Étonnant pour un réalisateur qui a principalement fait du cinéma d'action (mais dont on note le nom).
Ce n'est qu'un au revoir, Guillaume Brac, avril 2025 (France)
Deux histoires filmées côte à côte, dans lesquels Guillaume Brac filme des adolescents avec sa bienveillance et sa délicatesse singulières. Les premiers sont les internes d'un lycée dans la Drôme, qui ont trouvé les uns avec les autres une seconde famille et on recréé ensemble une sociabilité protectrice. Mais voilà, l'été arrive, et en septembre, il faudra se séparer : les jeunes cœurs sont aussi tristes que ceux des spectateurs touchés. Les secondes sont deux jeunes filles de Hénin-Beaumont, à fleur de peau et perdues dans les affres des intenses amitiés adolescentes. Dans les deux parties de cette jolie œuvre, le réalisateur nous montre des adolescents magnifiques, terriblement touchants : c'est l'art du portrait (d'abord des différentes parties d'un beau collectif, puis de deux individualités fragiles et bouillonnantes) à son meilleur. Mon affection pour le cinéma de Guillaume Brac n'a pas de fin.
Partir un jour, Amélie Bonnin, sortie mai 2025 (France)
J'ai parlé plus haut du cinéma français, voici une comédie dramatique avec un petit charme doux. Notre héroïne est une cheffe parisienne qui va devoir se confronter à un retour en province, dans le restaurant routier de ses parents (oui c'est un trope de comédie romantique). Elle va évidemment retrouver le beau gosse dont elle était amoureuse en lycée, et une situation pleine d'hésitations va s'installer. C'est un film confortable, on s'y sent bien comme avec des copains, et la chanson éponyme susurrée par Juliette Armanet en résume parfaitement les charmes.
Ghostlight, Kelly O'Sullivan, avril 2025 (États-Unis)
Éprouvé par un deuil plus grand que lui, un père de famille puise dans sa participation au Roméo & Juliette du club de théâtre local, la force de survivre à sa peine. S'il n'est pas fabuleusement subtil, Ghostlight parvient à démontrer avec une grande efficacité (et beaucoup d'émotion) le pouvoir salvateur de l'art et du collectif sur les plaies de l'âme.
Sirat, Oliver Laxe, septembre 2025 (France, Espagne)
Dans le milieu des rave parties, un père et son fils recherchent le troisième membre de la famille, leur fille et sœur, disparue récemment. Cette quête les entraîne de soirées en soirées dans une épopée désertique qui semble infinie, et leur fait rencontrer un groupe de personnages fabuleux. Il y a beaucoup de choses à aimer dans Sirat, et la moindre n'est pas le choix délibéré du réalisateur de traiter son histoire comme une parabole pleine de symboles. À partir de là, la narration choisit des détours imprévisibles et soumet le spectateur à des surprises auxquelles il n'était plus habitué. Les images, qui semblent régulièrement faire hommage au travail du dessinateur de bande dessinée Moëbius, et la musique minimaliste, nous plongent dans un univers onirique troublant. Ce film aurait pu être une bande dessinée de la collection À Suivre dans les années 70, et je pense qu'on aurait tout intérêt à continuer à s'intéresser aux créations d'Oliver Laxe.
J'ai aussi vu quelques films plus anciens, mais cet article est déjà long. Parmi mes coups de foudre immédiats on trouve donc Snake Eyes (Brian de Palma, 1998, immense plaisir visuel et film généreux avec son spectateur), Rosita (Lubitsch, 1923, qui m'a fait comprendre le fanatisme des cinéphiles pour les vedettes du noir et blanc avec la beauté surréelle de Mary Pickford), Body Double (De Palma, 1984, fantaisie jouissive où De Palma fait *n'importe quoi* et je ne l'en aime que plus), Les incorruptibles (De Palma, 1987, La scène de l'escalier ! Vous saviez, je ne savais pas, quelle joie de la trouver là !), Amadeus (Milos Forman, 1984, une splendeur, j'en suis encore émerveillée, j'y reviendrai encore et encore), Les Diables (Ken Russel, 1971, j'aime sans fin ce film fou mais Ken Russel est mon chouchou), Compartiment n°6 (Juho Kuosmanen, 2021, mon coup de cœur de cette année, que je reverrai, et qui fait, avec Anora, que je crushe respectueusement sur les personnages interprétés par Iouri Borrisov).
C'était une bonne année de cinéma. J'espère que 2026 sera aussi satisfaisante.
Godless est une mini-série de western en sept épisodes écrite et réalisée par Scott Franck, diffusée sur Netflix en 2017. Je ne l'ai pas vue lors de sa sortie, et j'ai profité des fêtes pour la regarder enfin : nous voilà quinze jours après, je l'ai vue deux fois, en essayant de comprendre ce qui me plaisait tant, et à présent que je sais que c'est la minutie de l'écriture scénaristique qui me convainc autant, j'ai bien besoin de la détailler quelque part (et je promets de ne pas spoiler).
Un bref résumé : nous sommes en 1884 au Nouveau-Mexique. La ville minière de La Belle a été récemment privée de la majorité de ses habitants masculins à la suite d'un accident à la mine d'argent. Seuls subsistent le shérif, son jeune adjoint, et quelques hommes. Si elles se sont habituées à fonctionner sans eux, la vie n'est pourtant pas simple pour les dames de La Belle : elles ont besoin de relancer leur mine et savent bien qu'elles ne sont guère protégées par le nonchalant shérif, aussi sympathique soit-il. En effet, la menace rôde : la horde de brigands menée par Franck Griffin s'attaque aux villes du coin, d'autant plus violemment si elles ont accueilli Roy Goode, son ancien protégé, qui l'a désormais trahi et s'est enfui avec le butin. C'est dans ces conditions qu'un jeune homme blessé est secouru à la ferme avoisinante, appartenant à Alice Fletcher, veuve d'un éleveur de chevaux.
Voici la situation de départ, à partir de laquelle les enjeux vont augmenter jusqu'au combat final (il y aura bien un duel, comme on peut l'attendre). La série tient en sept épisodes d'environ une heure, ce qui laisse amplement le temps de développer en plus de ce programme des lignes de récit secondaires, un certain nombre de personnages, et les thématiques principales de la série.
Et c'est là que selon moi, le choix de narration paye : le récit est divisé en différents trames narratives, qui correspondent à un ou plusieurs personnages, puis chaque scène parvient assez subtilement à faire avancer l'histoire tout en améliorant notre connaissance des personnages et des enjeux, et à semer les graines préparant les scènes suivantes (parfois à deux, trois, voire quatre épisodes d'intervalle, car si la série joue avec le spectateur, elle le récompense systématiquement). Ce rythme très découpé, avec parfois des fins de scènes assez abruptes, peut être déroutant lors du premier épisode, alors qu'on découvre les différents personnages.
Mais dès qu'on a repéré l'éventail des trames narratives, le récit s'enrichit sans cesse et les arcs narratifs s'entremêlent dans un enchâssement assez parfait : du shériff Bill McNue, qui va avoir sa propre quête, de sa sœur garçonne Mary-Agnes, très habile au revolver, de l'histoire d'amour de Whitey Winn, le jeune adjoint, qui permet de relier la ville à une zone des environs qui aura son importance. Les choix difficiles et les compromis des dames de La Belle sont bien présents à l'écran, ainsi qu'une poignée de personnages plus ou moins sympathiques (l'institutrice, l'épouse de l'ingénieur...) qui viennent donner un visage aux habitantes. Certains d'entre elles auront des histoires secondaires complètes, et lorsque viendra le dernier épisode, tous les protagonistes nous seront familiers, donnant au final un retentissement supplémentaire.
Pour représenter un danger pour tous ces personnages, il faut évidemment un adversaire à leur taille, et Frank Griffin est un méchant aussi bien écrit que l'ensemble de la série : sa cruauté, son instabilité et ses croyances perverties en font un danger permanent qui dévore chaque scène dans laquelle il apparaît. Il est entouré d'une bande de voyous aussi répugnants que redoutables, dont la caméra aime à rappeler le nombre. Dès le premier épisode, nous savons qu'ils visent La Belle, une menace qui ne fera que grandir.
Pour autant, il existe une trame centrale, à laquelle nous revenons toujours : au cœur de la série, se trouve le récit de l'éducation d'un jeune homme, et ses rapports avec les différents modèles paternels qui l'ont modelé. Les vêtements qu'il porte, régulièrement empruntés à d'autres, sont autant de modèles d'hommes auxquels il s'essaye, avec plus ou moins de succès, avant qu'il ne rejette ou n'accepte certains d'entre eux, et que l'expérience ne fixe la personne qu'il est.
À un certain point du deuxième visionnage, je me suis demandé si la série n'avait pas été écrite dans le désordre, en commençant par la confrontation finale qui rassemble toutes les lignes narratives, puis en détaillant les différents personnages, les scènes qui permettent de les caractériser, les faire évoluer ou faire avancer la narration globale. L'ensemble donne au lecteur une carte mentale impressionnante de ce coin fictif du Nouveau-Mexique et de ses habitants. D'où mon titre : dans cette série, ce qui est montré au spectateur, l'effet produit et les conséquences pour la scène suivante sont parfaitement maîtrisés et touchent sans arrêt leur but, soit exactement cette fameuse citation de Tchekhov : "Il ne faut jamais placer un fusil chargé sur scène s'il ne va pas être utilisé. C'est mal de faire des promesses qu'on n'a pas l'intention de tenir." Et ça tombe bien, nous sommes dans un western, le scénario tire sacrément juste : rien n'est jamais placé là gratuitement, et les promesses seront rigoureusement tenues (1).
C'est du très beau travail, derrière lequel on devine l'investissement de Scott Franck, le scénariste et réalisateur. Il est également le scénariste des films Hors d'atteinte (1998, réalisé par Steven Soderbergh), Minority report (2002, réalisé par Steven Spielberg), Logan (2017, réalisé par James Mangold), le scénariste et réalisateur des séries Netflix Le Jeu de la dame (2020), et Les Dossiers oubliés (2025). C'est un amateur de romans policiers (il en a notamment écrit un Shaker, non traduit), et il intervient en parallèle en tant que script doctor sur de nombreux scénarios de films, ce qui explique sans doute la maîtrise que l'on constate tout au long de la série.
Une dernière chose en passant : Godless est-elle une série féministe ? Elle montre des femmes, qui ont d'autres intérêts que ceux des hommes qui les entourent (certains d'entre eux sont morts, ce qui facilite certainement), qui font des choix parfois douteux, choix qui ont des conséquences. Il me semble que c'est vraiment le minimum, et je refuse de m'en émerveiller. Par ailleurs, je l'ai déjà écrit : si la série dresse de magnifiques portraits de femmes, comme la courageuse Mrs Fletcher, Miss Dune, l'institutrice, ou encore la mystérieuse Martha, le cœur du récit est un très beau récit initiatique masculin. Je ne nie pas que ce soit formidable, d'avoir des personnages masculins droits, humains et utilisant leurs capacités pour la protection des autres, mais là aussi, je n'ai pas l'impression que cela soit follement progressiste ou novateur. Cela ne retire rien à l'excellence de la série, mais je pense que le qualificatif a été attribué un peu rapidement par des spectateurs qui devaient avoir une autre vision du sujet (on écrit toujours depuis sa situation, n'est-ce pas).
Je ne vais pas en écrire plus, je risquerai de spoiler les détails. Mais je ne peux que recommander la vision de Godless, si vous aimez le western et/ou les récits très bien ficelés.
Godless, réalisé par Scott Frank, 2017, actuellement disponible sur Netflix.
(1) à l'exception d'une seule, et n'hésitez pas à me dire si vous êtes plus malin.es que moi, parce que je serais étonnée que la réponse ne soit pas quelque part dans cet entrelacs narratif : où habite le mineur traumatisé ?
Materialists est le second film de Celine Song, après Past Lives (2023), qui avait été très apprécié (je ne l'ai pas vu), et s'intéressait déjà à la déconstruction de la mécanique amoureuse. Celine Song est par ailleurs cette réalisatrice qui avait utilisé le jeu de simulation Les Sims 4 pour réaliser une pièce de théâtre, ce qui avait su éveiller les curiosités à son sujet.
Le film se déroule à New York et met en scène Lucy (Dakota Johnson, la fille de Melanie Griffith), une jeune entremetteuse, qui travaille dans une agence de rencontres et sert d'intermédiaire à de riches candidat-es à l'amour, toutes et tous plus exigeant-es les uns que les autres (ils confient leurs listes de voeux à la caméra dans quelques scènes cyniques et amusantes). Lucy est célébrée pour son talent, et assiste au 9e mariage de sa carrière lorsqu'elle rencontre Harry (Pedro Pascal, le daddy d'internet), qui décide non pas de recourir à ses services mais de la fréquenter. Le dîner est aussi l'occasion de renouer avec John (Chris Evans, plus charmant que jamais), le sympathique acteur raté qui est aussi son ancien compagnon, et qui travaille alors comme serveur. C'est entre ces deux prétendants que Lucy va devoir décider : l'un est parfaitement riche et "coche toutes les cases" de la désirabilité, le deuxième est un homme pauvre mais qu'elle aime encore. En parallèle, le film semble promettre de traiter la question de cette forme de capitalisme amoureux qui valorise les individus comme des produits financiers, et permet de lier des personnes dont la valeur sur le marché est jugée similaire par une union qui ressemble fort à une opération financière. Le langage cinématographique, lui, annonce un hommage modernisé aux comédies romantiques des années 90 (on pense notamment à Harry rencontre Sally, ou à Working girl), avec un travail particulier sur le glamour de New York et du trio d'acteurs principaux, ici particulièrement mis en valeur.
Materialists ne tient pas ses promesses. Si le premier tiers semble traiter une part de ce qui a été annoncé, il faut déjà pardonner quelques scènes en route : une reconstitution préhistorique maladroite jusqu'au ridicule, l’introduction ratée du personnage d'Harry, que le film échoue à nous faire découvrir par des choix cinématographiques comme le célibataire ultime qu'il est censé être. Les choix qui vont être faits au cœur du film, alors que les enjeux amoureux se développent, vont compromettre son intérêt jusqu'à ne lui permettre d'accoucher que d'une fin frustrante. Au centre de la trame narrative, se trouvent alors deux lignes différentes : l'hésitation de Lucy entre Harry et John, et le travail qu'elle mène pour permettre à sa cliente Sophie L. de rencontrer un célibataire correspondant à ses vœux. La tension qui pourrait naître des hésitations amoureuses de Lucy est quasiment immédiatement résolue : la relation qui s'instaure avec Harry ne génère pas d'intimité, mais consiste à filmer un homme décoratif dans un appartement sans personnalité. Il est très vite évident qu'il ne représente pas une concurrence sérieuse, et le spectateur regrette le manque de chair avec lequel cette relation est traitée (le personnage ne prendra un peu d'épaisseur que lors de la scène de rupture, avant de disparaître de l'écran, sans qu'un dénouement satisfaisant pour lui ne soit proposé). Quand à John, pour lequel Celine Song commet cette petite facilité scénaristique d'assimiler la pauvreté à la saleté de son colocataire, il est immédiatement complice, proche, réconfortant, et visiblement épris. On comprend que Lucy a quitté John en raison de sa pauvreté, mais qu'ils s'aiment encore, et que le lien de confiance entre eux n'est pas cassé. L'hésitation est donc vite résolue.
Reste la ligne narrative autour de la cliente, Sophie L. Celle-ci est victime d'une agression perpétrée par le prétendant trouvé par Lucy, qui ne trouve pour se défendre que le fait que son profil correspondait aux demandes de Sophie. Une ou deux scènes sont très pertinentes alors, et notamment la confrontation entre Lucy et sa cliente, révélatrice de la laideur de ces opérations quasi-commerciales au point que l'entremetteuse commence à renier son métier. C'est à ce moment-là que le film aurait pu proposer un début de dénouement, en associant Lucy et Sophie dans une quête de relations plus authentiques. Mais c'est là que Sophie et sa ligne narrative disparaissent de l'écran, après qu'on l'ait vue gémir les larmes aux yeux sur le fait qu'elle allait mourir seule. Le discours du film est abandonné avec le personnage secondaire laissé sans options (de même qu'Harry avait été abandonné dès son rôle de prétendant terminé).
À ce stade, le film a donc perdu son propos complexe, qui a été oublié et non résolu. L'hésitation amoureuse n'est plus, et c'est donc uniquement à la réconciliation entre John et Lucy qu'on assiste, réconciliation qui ira jusqu'au mariage dans des scènes rendues inutiles par l'épuisement de tout enjeu.
Je m'interroge sur les trous béants du scénario : si Celine Song a les mêmes références cinématographiques que nous toustes, il ne me semble pas possible qu'elle ne se soit pas aperçue de la perte de sens que ceux-ci généraient. J'en viens à me demander ce qui s'est passé lors du montage, si le film n'a pas été jugé trop long, si on a mal choisi les scènes à couper (toutes celles avec le couple d'humains préhistoriques par exemple), et oublié de privilégier celles qui donnaient de la cohérence. Je suis profondément surprise de la négligence avec lesquels sont oubliés les personnages secondaires, dont le traitement soigné ne manque pourtant jamais de donner de l'épaisseur à un film, ou de la légèreté avec laquelle la trame dramatique est abandonnée.
Je suis déçue, mais je suis aussi dans mes droits de spectatrice si j'écris ici ce que j'aurais changé : les scènes préhistoriques, occasion d'un monologue de Dakota Johnson sur la valeur d'une union, auraient été prononcées face aux figurines reconstituées d'une vitrine du musée d'histoire naturelle. On aurait ainsi crédibilisé l'intérêt de Lucy pour ces questions, et cela aurait été l'occasion de voir New York un peu plus. Suite au bouleversement lié à l'agression de Sophie L., celle-ci serait devenue amie avec Lucy (qui aurait eu les paroles réconfortantes qu'on attendait sur la valeur humaine). Lucy aurait pu décider de changer de carrière, ou de pratiquer différemment. On aurait vu John et Lucy déménager pour un appartement commun, et le déménagement aurait été l'occasion d'une rencontre entre Harry et Sophie (on les aurait vu rire ensemble, par exemple). La fin aurait été l'occasion de remontrer les "confessions" des couples, y compris ceux des horribles célibataires vus au début du film : chacun listant ce en quoi leur conjoint ne correspondait finalement pas à la liste établie. Et quitte à filmer un mariage, on aurait pu voir Harry ou Sophie en témoins du couple principal.
Cette fin aurait sans doute été jugée mièvre mais correspondante à une comédie romantique, ce que nous n'avons pas vu en allant voir Materialists.
Ce mois a été placé sous le signe des fantômes, avec deux vintage et un excellent essai :
Burnt offerings, Robert Maresco, 1973
Ce roman de fantômes, chéri par Stephen Graham Jones, et dont la rumeur veut qu'il ait inspiré le Shining de King, bénéficie en France d'une réédition en poche, avec une belle couverture, une préface de S.G. Jones, et l'espoir de faire un hit de ventes avec un vieux texte poussiéreux, en capitalisant sur la mode du roman de fantômes. Lectorice, ne perdons pas de temps : le roman n'en vaut pas la peine, il a mal vieilli par de nombreux aspects (sa vision de la femme, notamment, même si le personnage de la tante est au début très satisfaisant). Son fantastique est bien moins subtilement manié que chez King ou Jackson, et là où la maison est chez les meilleur-es auteurices un personnage, ici c'est un décor plat. Robert Maresco a beau essayer de calquer son récit sur ce que devrait être un roman de maison hantée, il ne comprend pas les cordes sur lesquelles il tire, et fait perdre au récit la profondeur nécessaire. Quitte à citer un roman qui sait ce qu'il fait de sa maison, lisez plutôt Starling House d'Alix E. Harrow, un young adult bien plus au fait des mécaniques de ce genre de récit.
Shining, Stephen King, 1977
Un peu énervée par ma lecture précédente, et intriguée par l'avis d'un ami qui me disait redécouvrir Shining grâce à sa nouvelle traduction française, enfin complète, j'ai succombé et lu Shining en VO. C'est excellent, et Stephen King est aussi bon pour raconter les personnages que construire une hantise glaçante, en donnant juste les sales morceaux d'histoire de l'Overlook qui nous terrifient, nous intrigent et attisent notre curiosité. Contrairement au livre précédent, l'histoire de l'Overlook est crédible, ce qui lui donne d'autant plus de poids lors des attaques des personnages principaux. C'est une maison malveillante, mais ses laides motivations sont cohérentes. Un des grands récits de hantise classiques, selon moi.
Hauntology, Merlin Coverley, 2020
Ce livre est entre autres choses la raison pour laquelle je suis si en retard à publier : j'ai l'habitude de lire en anglais, mais des essais aussi denses et plein de références, pas vraiment. Coverley est pourtant très accessible, mais il est suffisamment passionnant pour demander notre attention pleine et entière, ressource rare de nos jours.Vous vous souvenez peut-être de Psychogéographie ! qui avait été traduit aux Moutons électriques et nous avait permis de découvrir cette inspirante discipline anglaise, héritière des situationnistes. Hauntology reprend un concept provenant du philosophe Jacques Derrida, "l'hantologie", pour en retracer l'histoire et en présenter des exemples. Il s'agit de la fascination pour les fantômes issus du passé dans les œuvres créatives, qui pourrait être lié aux bouleversements trop rapides de la notion du temps chez les victoriens (première partie du livre, où l'on cite un bataillon d'auteurs classiques), à la disparition d’alternatives politiques longtemps considérées comme des futurs possibles (et notamment un célèbre fantôme qui hante l'Europe), aux difficultés à conceptualiser un futur désirables alors que le présent contient de plus en plus de monstres (placer ici une autre citation connue d'un penseur italien sur ce nouveau monde qui peine à émerger). Le concept d'hantologie, qui a les deux pieds dans les sciences sociales (philosophie et science politique notamment) semble fonctionner dans les mains de l'auteur comme un outil d'analyse pour la critique d’œuvres, d'autant plus que Merlin Coverley l'utilise immédiatement pour éclairer diverses œuvres littéraires et cinématographiques.
De cette causerie brillante ressortent des auteurs à lire, dont : le critique musical Simon Reynolds (Retromania - j'avais déjà lu par hasard Rip it up and start again, sur le post punk), l'écrivain Mark Fischer (K-Punk, musique et politique dans le capitalisme tardif), l'artiste Sarah Grace Ford (fanzine Savage Messiah). Et si l'envie de creuser encore naît de la lecture, la bibliographie dense et bien réalisée prend le lecteur par la main.
Pour en lire plus sur ce concept, quelques liens :
L'adolescence trouble et l'amitié forte entre deux jeunes amateurs de motocross, dans un village des pays de la Loire. C'est une réussite, avec une caméra placée avec soin (notamment une scène de course filmée au drone et je le soupçonne fort, à la Go Pro), et des performances d'acteurs pleines de finesse. Le film est à fleur de peau, tout autant que ses jeunes protagonistes, et laisse ses spectateurices ému-es. Le scénario, très délicat et qui évite les clichés, est de Faïza Guène. Quand je vois des films aussi réussis, je me dis que le cinéma français vit encore.
Des podcast et des vidéos :
Le féminisme est-il une utopie, Michèle Riot-Sarcey