jeudi 18 juin 2026

Vu en cours de route - mars, avril

Le monde fait n'importe quoi, le quotidien est d'un ennui épuisant et rien n'a de sens.

Au milieu, il y a un peu de fiction qui surnage. 

Les rayons et les ombres, Xavier Giannoli

Je crois à la bonne intention initiale du réalisateur. Je crois malheureusement aussi qu'aborder un sujet aussi problématique que la collaboration demande un degré de finesse qui n'est pas à la portée de tous, d'autant plus qu'il s'agissait dans ce projet ambitieux de mêler le documentaire et la fiction, et d'en tirer un propos humaniste. Mais de toute évidence, la collision des intentions secondaires liées aux budgets (cette scène inutile mais fort jolie d'essayage probablement là pour le public international, par exemple), à la mise en valeur des acteurs et actrices (on aura appris beaucoup de choses sur la tuberculose, mais c'était dans des scènes bien doloristes), et le besoin de lisibilité scénaristique auront gâché ce film. Toutes les fois où il ne fallait surtout pas céder aux sirènes de la fiction, pour appuyer un propos qui était déjà audible, Giannoli l'aura fait. Toutes les fois où il fallait laisser le documentaire, déja bien sombre, jouer son rôle, cela n'a pas été l'option choisie. Je pense que le réalisateur n'était tout simplement pas assez fin, ni assez solide sur ses concepts. Il livre quelque chose qui est à sa portée intellectuelle, et les trous sont béants. C'est fou, ce que créer révèle de nous (et je garde ma sympathie à Giannoli, parce que oui, c'est raté et il ne s'est pas montré à la hauteur, mais il essayé, et on sait tous qu'on a le droit de rater, que la vie n'est pas un film dans lequel tout est ouvert aux ambitieux). Que retenir des Rayons et les Ombres ? C'est un téléfilm confusionniste avec beaucoup de budget, et je crains bien qu'il ne pose finalement plus de problèmes qu'autre chose. On a le droit de l'oublier discrètement. 

Le roi-méduse, Brecht Evens.

Il faut savoir que j'aime tellement le dessin de Brecht Evens que je peux être émue devant certaines pages de son travail (avec les larmes au coin des yeux, oui, je suis ridicule comme ça). Je suis capable de passer des heures à tout regarder, et je voudrais vivre dans un de ses dessins. Mais. Il n'est pas un très bon scénariste et il aurait grand besoin de travailler en collaboration avec un professionnel : après l'émerveillement des premières pages, il me semble que le sujet aurait mérité d'être plus lisible, plus condensé. Le milieu et la fin sont tout simplement éprouvants à lire à force d'ennui. Je lis que cette BD aura un tome 2, mais j'espère que celui-ci aura un peu plus de rythme. 

Animal Kingdom (TV show), Jonathan Lisco 2016-2022

J'adore les romans et les films noirs, j'aime mon gangster qui ne respecte pas la propriété d'autrui comme tout le monde depuis un satané paquet d'années (Moll Flanders ou Arsène Lupin, c'est pas tout frais). Alors si on me vend une famille de voyous californiens qui font des casses spectaculaires, sont tous beaux comme des voitures volées et cassés comme une borne à incendie new yorkaise en août, j'ai quelques attentes, c'est normal. 

D'autant que les cinéphiles qui m'entourent m'assurent que le film australien original était vraiment très bien. Mais. Il est vite apparent, au visionnage de la série, que l'écriture et inégale, et que le groupe de scénaristes ne sait pas trop où il va. Une seule chose est sûre : voler c'est contraire à l'éthique protestante, il est donc très important (comme à la fin de Moll Flanders, tiens donc) qu'ils soient punis pour l'immoralité de leur quotidien. À partir du moment où ce choix moralisateur est fait (suivi hélas d'un paquet d'autres décisions fort mauvaises, comme de se passer au fil des saisons de personnages forts en charisme et en conflits), la série commence à ressembler à une tragédie en marche lente, qui malheureusement a alors commencé à trouver comment décrire ses personnages et à les faire aimer au spectateur. 

Comme je ne suis pas masochiste, je ne vais pas finir Animal Kingdom, parce que dans ma version, Pope, Craig et Deran sèment pour toujours le bazar dans les environs d'Oceanside, et si vous prenez un verre dans un certain bar à surfers, sur la plage, les vendredis soirs, vous pouvez les voir se taper sur l'épaule en se racontant à voix basse leurs plus mauvais coups.

The Pitt, R.Scott Gemmill, 2025

En ce début d'année, j'ai fait une expérience merveilleuse que j'ai partagé avec des milliers d'autres spectateurs : je me suis fait rouler dessus par The Pitt, et tous les vendredis soirs, mon coeur vibrait au terrible moment du générique de fin d'épisode. 

J'avais oublié qu'une série pouvait être aussi bonne, qu'il était possible d'être aussi happé par la fiction, toute attention dévorée par la brillance de l'écriture et de la réalisation. Je m'étais habituée à la qualité Netflix.

Là où le quotidien des Urgences de l'hôpital fictif de Pittsburg parvient à nous accrocher, c'est à la fois par la solidité et la complexité des choix scénaristiques, et l'audace formelle de la réalisation (qui pose la caméra au niveau des chariots d'opération, et alterne les gros plans et les travellings dans les couloirs). Dans the Pitt, il n'y a pas de bande son autre que la voix des acteurs (à part pour le premier générique de la saison 1), des soignants véritables sont mêlés aux acteurs, des dispositifs médicaux fonctionnent de manière réaliste. Une majorité de scènes a au moins trois niveaux de profondeur de champ : le premier plan où se passe l'action principale, le second plan où se passe une action liée à une autre trame narrative importante (qui peut parfois la faire avancer ou la crédibiliser) et un troisième plan où se passe des trames beaucoup plus fugaces mais existantes (un patient qu'on a vu attendre au début de la saison se fait ausculter, ou se plaint, on voit les affaires personnelles d'un des soignants et on les reconnaît sans avoir besoin de présentation...) Et ceci sans avoir mentionné l'écriture très solide des différents personnages, tous complexes et appelés à évoluer au fil des épisodes. 

La maestria est incroyable, et même si Scott Gemmill recycle des bouts de scénarios d'ER et d'autres séries des 90's, il est tout pardonné. 

J'attends la saison 3 maintenant. 

Dead man's wire, Gus Van Sant

En règle générale, ce réalisateur produit des films pleins de sensibilité, avec de belles images et un sacré génie pour les bandes originales. Et c'est presque le cas ici, avec un en plus un casting de talents invraisemblable. Le film se base sur une prise d'otage qui s'est réellement produite dans les années 70, en profite pour avoir un un propos sur le pouvoir des images et de la télévision dans la construction de l'opinion publique (et Gus Van Sant va jusqu'à diffuser The Revolution will be televised de Gil Scott-Heron, au cas où on aurait un doute sur le sujet du film). C'est un sujet puissant, il a aussi l'avantage d'être accompagné par le meilleur de la musique des années 70... Et bien que je l'ai beaucoup apprécié, quelque chose manque. Est-ce que le film est trop didactique ? Est-ce que cette caméra très documentaire nous maintient à distance des personnages ? Je regrette cet ingrédient qui à la fin aura manqué pour lier tous ces éléments incroyables. Mais quand même, c'est un film qui a besoin d'être revu et qui mérite d'être apprécié (et je voudrais vivre en temps que secrétaire dans la station de radio qu'on peut y voir).

 

La bouche fardée de gloss je suis venue brûler la ville, Frénésies, Stéphanie Vovor

 La moitié du temps, à l'âge que j'ai réussi à atteindre, je suis soit déçue soit en colère. Stéphanie Vovor est beaucoup plus jeune que moi, mais sa fureur est familière, et la lire, c'est comme lire une copine. J'aime beaucoup ce recueil.

Mon ancien prof de pilates, le merveilleux Kevin, que son présent soit doux et célébré (j'espère que je vous ai déjà parlé de Kevin), répétait que le pilates sauve. Jamais je ne remettrai sa parole en doute parce que Kevin est l'Empereur du pilates, s'il devait y en avoir un. Mais je pense que dans une autre catégorie, la poésie sauve. 

Et voilà, aux prochaines notes. 

 


mercredi 17 juin 2026

Et soudain, The Book of Love, Kelly Link

 Il y a quelques années j'avais lu le recueil de nouvelles La jeune détective, et j'avais été ensorcelée par la voix de Kelly Link. 

Je savais qu'elle avait un roman, sorti, il y a deux, trois ans, mais il m'a fallu tout ce temps pour décider de me le procurer, parce que comme d'habitude, j'ai peur d'être déçue par les bonnes choses. La situation s'est résolue en le trouvant au bookshop que j'aime, dans une petite rue de Montpellier, et soudain il n'était plus possible de partir sans. 

Tout ceci pour dire, voici deux pages qui m'ont fait vrombir de joie. Écoutons sa voix ensemble, si ça vous dit, et admirons la maîtrise de ce portrait de lieu (qui reviendra à plusieurs reprises dans le récit) : 

"What Hast thou Ground?, on the other hand, was by design ambience-free, and yet it did a terrific business in lattes, frappucinos, peanut butter mocha fudge hot chocolates, and plain hot coffee to go. Billy, who owned What Hast Thou Ground?, had explained to Susannah when she first started working there that atmosphere what the enemy of good. Atmosphere meant people wanted to nurse their flat-whites or free coffee refills and hang out forever. Too much atmosphere and you might as well accept that you had declared you were a habitable planet and people should just come and live there and raise families. They got territorial about chairs. Regarded you, the original inhabitants, whith hostility and suspicion. 

The trick was to make the coffee strong enough that people kept coming back but to make sure one or two legs of each table were just a little short, the chairs incomfortable and a little rickety, so no one ever wanted to stay longer than they had to. For this reason, the lock on the unisex bathroom door was untrustworthy and the toilet paper of a poor grade. Whenever anyone asked when the coffee was going to get WiFi, Billy shrugged and said, "we're looking into it. For sure." Susannah thought Billy was one of the smartest people she'd ever met. Plus he never asked the baristas to smile or be cheerful. He felt it would have raised the tone too much. 

On one of Susannah's first days at What Hast Thou Ground ? Some out-of-town asshole had brought her fat-free latte up to the counter three times : first because she said the foam tasted like whole milk and then that Susannah had over-frothed it. The third time, she'd finished off the latte, then came back to the counter to reach into the tip jar and scoop up a handful of coins because, she said : "tips were for good service" and she was going to take hers back.  Billy had watched the whole thing, could apparently see that Susannah was seriously contemplating leaping over the counter and taking this lady down to the ground. "Time to go," he told the lady. "While you still have legs." Then he handed Susannah a bunch of chipped plates from under the sink. "Go back and throw them at the wall next to the dumpster," he said. "Just sweep'em up afterwards." It was the first time anyone had given Susannah permission to destroy anything, and she'd loved Billy ever since. 

The walls of What Hast Thou Ground? were a sticky, nicotine beige. Dead flies lay on their backs like dreamers on the corners of the windows. The ceiling fans worked only intermittently in the summer. Nevertheless, What Hast Thou Ground ? Had a small but devoted sit-in clientele that Billy had never managed to dislodge, no matter how much Air Supply and Lionel Ritchie, how many syrupy Broadway medleys from Cats and Phantom, and Hello, Dolly!, how much late-period Coldplay and early-period Céline Dion he pumped out over the tin-can sound system. 

Kids brought their notebooks, because there were no plugs for laptops, and wrote poetry or Korrasami AU fanfiction or very sad and secret thoughts in their most beautiful penmanship. Young adults met clandestinely in corners so everyone would know who they were thinking about having sex with while the middle-aged came in on their lunch breaks and imagined that they were young again, only this time around with the money for a daily flat-white."

C'est fabuleux, non ? C'est Kelly Link, dans son roman The Book of love. 

Vu en cours de route - mars, avril

Le monde fait n'importe quoi, le quotidien est d'un ennui épuisant et rien n'a de sens. Au milieu, il y a un peu de fiction qui ...