dimanche 16 mars 2025

Curiosités de février 2025

 Oui, on est déjà mi-mars, je sais.

Ce mois a été placé sous le signe des fantômes, avec deux vintage et un excellent essai :

Burnt offerings, Robert Maresco, 1973

Ce roman de fantômes, chéri par Stephen Graham Jones, et dont la rumeur veut qu'il ait inspiré le Shining de King, bénéficie en France d'une réédition en poche, avec une belle couverture, une préface de S.G. Jones, et l'espoir de faire un hit de ventes avec un vieux texte poussiéreux, en capitalisant sur la mode du roman de fantômes. Lectorice, ne perdons pas de temps : le roman n'en vaut pas la peine, il a mal vieilli par de nombreux aspects (sa vision de la femme, notamment, même si le personnage de la tante est au début très satisfaisant). Son fantastique est bien moins subtilement manié que chez King ou Jackson, et là où la maison est chez les meilleur-es auteurices un personnage, ici c'est un décor plat. Robert Maresco a beau essayer de calquer son récit sur ce que devrait être un roman de maison hantée, il ne comprend pas les cordes sur lesquelles il tire, et fait perdre au récit la profondeur nécessaire. Quitte à citer un roman qui sait ce qu'il fait de sa maison, lisez plutôt Starling House d'Alix E. Harrow, un young adult bien plus au fait des mécaniques de ce genre de récit. 

Shining, Stephen King, 1977

 Un peu énervée par ma lecture précédente, et intriguée par l'avis d'un ami qui me disait redécouvrir Shining grâce à sa nouvelle traduction française, enfin complète, j'ai succombé et lu Shining en VO. C'est excellent, et Stephen King est aussi bon pour raconter les personnages que construire une hantise glaçante, en donnant juste les sales morceaux d'histoire de l'Overlook qui nous terrifient, nous intrigent et attisent notre curiosité. Contrairement au livre précédent, l'histoire de l'Overlook est crédible, ce qui lui donne d'autant plus de poids lors des attaques des personnages principaux. C'est une maison malveillante, mais ses laides motivations sont cohérentes. Un des grands récits de hantise classiques, selon moi.

 Hauntology, Merlin Coverley, 2020

Ce livre est entre autres choses la raison pour laquelle je suis si en retard à publier : j'ai l'habitude de lire en anglais, mais des essais aussi denses et plein de références, pas vraiment. Coverley est pourtant très accessible, mais il est suffisamment passionnant pour demander notre attention pleine et entière, ressource rare de nos jours.Vous vous souvenez peut-être de Psychogéographie ! qui avait été traduit aux Moutons électriques et nous avait permis de découvrir cette inspirante discipline anglaise, héritière des situationnistes. Hauntology reprend un concept provenant du philosophe Jacques Derrida, "l'hantologie", pour en retracer l'histoire et en présenter des exemples. Il s'agit de la fascination pour les fantômes issus du passé dans les œuvres créatives, qui pourrait être lié aux bouleversements trop rapides de la notion du temps chez les victoriens (première partie du livre, où l'on cite un bataillon d'auteurs classiques), à la disparition d’alternatives politiques longtemps considérées comme des futurs possibles (et notamment un célèbre fantôme qui hante l'Europe), aux difficultés à conceptualiser un futur désirables alors que le présent contient de plus en plus de monstres (placer ici une autre citation connue d'un penseur italien sur ce nouveau monde qui peine à émerger). Le concept d'hantologie, qui a les deux pieds dans les sciences sociales (philosophie et science politique notamment) semble fonctionner dans les mains de l'auteur comme un outil d'analyse pour la critique d’œuvres, d'autant plus que Merlin Coverley l'utilise immédiatement pour éclairer diverses œuvres littéraires et cinématographiques.

De cette causerie brillante ressortent des auteurs à lire, dont : le critique musical Simon Reynolds (Retromania - j'avais déjà lu par hasard Rip it up and start again, sur le post punk), l'écrivain Mark Fischer (K-Punk, musique et politique dans le capitalisme tardif), l'artiste Sarah Grace Ford (fanzine Savage Messiah). Et si l'envie de creuser encore naît de la lecture, la bibliographie dense et bien réalisée prend le lecteur par la main.

 Pour en lire plus sur ce concept, quelques liens :

l'article dédié sur Wikipédia

Un article de Banzine mag

Un film en particulier :

 La Pampa, Antoine Chevrollier

L'adolescence trouble et l'amitié forte entre deux jeunes amateurs de motocross, dans un village des pays de la Loire. C'est une réussite, avec une caméra placée avec soin (notamment une scène de course filmée au drone et je le soupçonne fort, à la Go Pro), et des performances d'acteurs pleines de finesse. Le film est à fleur de peau, tout autant que ses jeunes protagonistes, et laisse ses spectateurices ému-es. Le scénario, très délicat et qui évite les clichés, est de Faïza Guène. Quand je vois des films aussi réussis, je me dis que le cinéma français vit encore.

Des podcast et des vidéos :

Le féminisme est-il une utopie, Michèle Riot-Sarcey

https://www.youtube.com/watch?v=7wXcH8XlCrQ

Les allemands et leur monnaie : l’obsession d'une vertu, avec Yohann Chapoutot

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/concordance-des-temps/les-allemands-et-leur-monnaie-l-obsession-d-une-vertu-1407506

You must remember this, saison "The Black list" sur le Maccarthysme :

https://www.youmustrememberthispodcast.com/episodes/2016/06/21/blacklistarchive

Sugar, spice and more spice : let's talk about Booktok, Funky Frog Bait 

https://www.youtube.com/watch?v=-EzLk6BrzxQ

jeudi 9 janvier 2025

2024 en livres

Il m'a semblé raisonnable de commencer 2025 par un retour sur les productions culturelles qui ont pu me réjouir en 2024, pour donner un bon coup de balai à l'année passée, et décider ce que j'en garde.

J'ai eu beaucoup de mal à lire cette année. Pour ne pas complètement abandonner, et j'ai principalement dévoré de la littérature d'évasion en anglais. J'ai aussi essayé de lire de la non-fiction plus régulièrement, avec quelques lumières particulières : Ceux qui restent, de Benoît Coquard, La fin des monstres, de Tal Madesta, et Les Guerres Mondiales, le désastre et le deuil, de Julie Le Gac et Nicolas Patin.

Cependant, à l'heure d'en faire un compte-rendu, je compose en bouquet ce qui me semble être les lignes fortes de mes lectures : des romans de genre présentant des héros et héroïnes qui tient des tréfonds de leur personnalité les forces nécessaires pour faire face à un environnement instable et inquiétant, dont les capacités à guérir du passé sont mise à l'épreuve.

Quelques titres, et ce que j'y ai vu :

- The Wolf and the Woodsman, Ava Reid (2021) - fantasy

Le premier roman d'Ava Reid, encore très près de ses études d'anthropologie. C'est un roman imparfait (il est assez déséquilibré en termes de structure), mais très appréciable par son ambiance. La première partie nous plonge dans les contes traditionnels russes avec un système de magie inhabituel, la deuxième dans la culture juive du Moyen-Âge. Et comme souvent avec les auteurs qui puisent une partie de leur inspiration dans des sources anthropologiques (vous savez à quelle autrice je fais référence ;-), c'est original et intéressant. Je crois que c'est là que j'ai commencé à m'intéresser à Ava Reid, et j'ai lu à la suite A study in drowning (VF : Un passé englouti), qui est bien plus jeunesse, assez imparfait également, mais qui aborde avec une grande honnêteté le sujet des violences sexistes et sexuelles, et leurs conséquences psychologiques. Un livre dont je me suis dit que j'espérais que beaucoup de jeunes lectrices le liraient. Et c'est tout pour Ava Reid, je trouve ses derniers romans moins ambitieux que son premier, ou en tout cas, ses influences sont maintenant bien plus classiques. J'ai l'impression qu'elle a quitté le terrain de la fantasy à worldbuilding pour celui des réécritures, et si j'ai bien dans ma PAL sa version de Lady Macbeth, je ne suis pas certaine de le lire avec autant d'empressement (je regrette un peu cette tendance, je préférerais des textes plus uniques). Ce qui nous fait une transition parfaite pour une autrice qui a eu à peu près la même évolution.

 

- Hide (2022) et Mister Magic (2023), Kirsten White - horreur

Kirsten White a commencé par écrire du Young adult et des sérialisations de Buffy contre les vampires. De ses romans d'horreur, j'ai lu Hide et Mister Magic, dont les thèmes nostalgiques sont particulièrement attirants. Hide est un huis-clos à la "Et alors il n'en resta plus aucun" d'Agatha Christie : de jeunes participants sont recrutés pour une téléréalité dans laquelle ils doivent chaque jour se cacher dans un parc d'attraction abandonné. Deux participants sont "trouvés" par jour, et disparaissent mystérieusement. Évidemment, la production cache un bien plus noir secret. Mister Magic, quand à lui, reprend un creepy pasta, sur une émission pour enfants des années 80, que seuls certains enfants ont en mémoire, dont les traces internet ne cessent d'être effacés. On se souvient vaguement qu'un groupe d'enfants jouait avec le mystérieux Mister Magic, ce magicien qui pouvait exaucer tous les rêves, et certains adultes ayant regardé l'émission jurent mordicus qu'ils ont vu un des enfants mourir en direct, raison de l'arrêt brutal du programme. Des années plus tard, une ancienne participante est recontactée par ses camarades.

Ces deux romans, qui sont rédigés dans la grande tradition du roman d'horreur bien 90's, ont pour point commun des personnages ayant eu des enfances malheureuses, que des épreuves surnaturelles vont confronter à leurs croyances et à leur passé. Kirsten White est très claire dans ses postfaces : ces deux romans sont pour elle des moyens d'exorciser une enfance difficile (passé dans un culte religieux, explique-t-elle). Les deux romans sont très intrigants, avec une ambiance savoureuse, mais peut-être un peu fragiles lors de la résolution. Le dernier roman de l'autrice est également une réécriture, cette fois-ci du personnage de Lucy Westenra dans Dracula. 

 

- A theory of haunting (2023), suivi de The Bone Key (2007), et le cycle de quatre romans La Doctrine des Labyrinthes (2005-2009), Sarah Monette - fantasy, fantastique

Sarah Monette est ma meilleure découverte de l'année, la preuve, je suis peu à peu en train de lire toute sa production. J'ai commencé en 2023 en lisant le charmant The Goblin Emperor (2015, Prix Locus), dont j'avais trouvé la maestria d'écriture très satisfaisante : Sarah Monette, qu'elle écrive sous un pseudonyme ou l'autre (Katherine Addison), a une véritable aisance littéraire. Cette année, j'ai découvert la partie dark fantasy et fantastique de son travail, et je compte bien en parler un peu. Le délicieux recueil The Bone Key, et la novella A theory of haunting se déroulent dans le même univers : un monde très lovecraftien, dans lequel on suit Mr.Booth, un archiviste exquisément bien éduqué, qui travaille pour un musée suranné, et dont le quotidien consiste à confronter maints objets maudits, fantômes, et créatures malveillantes, le tout avec le savoir-vivre le plus parfait. Sarah Monette a écrit qu'elle était Booth ; j'adore Booth, s'il existait je lui offrirais sans doute le thé. Les textes autour de ce héros sont un pastiche très bien mené de nouvelles fantastiques anglaises, avec le talent de Sarah Monette pour le worldbuilding : c'est à la fois horrible et amusant, je les conseille sans réserve (quelques textes de The Bone Key sont réjouissants d'humour absurde). Mais ma plus grande satisfaction en termes de lecture était sans nul doute les quatre gros tomes de La Doctrine des Labyrinthes : Mélusine, The Virtu, The Mirador, Corambis. C'est la fantasy la plus sombre, avec le worldbuilding le plus savant et détaillé que j'ai lu depuis longtemps. On y suit deux frères, abandonnés à leur naissance : l'un, ancien prostitué, est devenu un sorcier puissant, bien inséré dans la bonne société, l'autre, ancien assassin, est un petit voyou qui enchaîne les missions douteuses pour subsister. Le cycle est l'histoire de leur rencontre, et de la lente progression de leur affection, dans de très nombreux lieux, car Sarah Monette réalise un véritable tour de force de création, en enchaînant les décors aussi bien que les péripéties, donnant à l'ensemble un petit côté feuilleton 19e. J'ai lu mes Mystères de Paris, mes Fantômas et mes Arsène Lupin, et je pense que Monette est une digne héritière. Elle est par ailleurs exceptionnelle pour créer un monde si cohérent que les personnages se parlent en faisant des allusions crédibles à des pièces de théâtres, des lieux, des textes... réputés dans leur monde. Je ne peux conclure sans préciser que le cycle est noir, très noir, et que les écrits de Sarah Monette semble tourner autour d'une certaine fascination pour la définition du genre, avec des personnages qui jouent avec leur expression de genre, s'expriment avec des caractéristiques d'un autre genre. Ce sont des questions qui semblent importantes pour elle personnellement et que l'on retrouve tout au long de son travail, y compris le dernier The Angel of the Crows (2020), qui est une réécriture de Sherlock Holmes. Point Alma Mater : Katherine Addison "a rédigé sa thèse sur les fantômes dans les tragédies de vengeance anglaises de la Renaissance" (Wikipedia), ce qui semble expliquer une partie de ses maniérismes et de ses goûts littéraires. J'aime particulièrement son élégante écriture et ses personnages tourmentés, et heureusement, je n'ai pas encore tout lu.


-The haunting of Velkwood, Gwendolyne Kiste (2023) - horreur

De Gwendolyn Kiste, j'avais lu Reluctant Immortals (2022), son précédent roman, et j'avais déjà pu apprécier son immense culture littéraire et son sens de l'humour. Elle a commencé sa carrière comme critique de théâtre, a écrit des pièces, réalisé des films indépendants, avant de se tourner vers l'écriture, et de recevoir un Bram Stoker Award pour son roman Young Adult The Rust Maidens. Reluctant Immortals était une fantaisie cruelle mettant en scène Mina Murray Harker (l'héroïne de Dracula de Bram Stoker), et Bertha Mason (la folle dans le grenier de Jane Eyre de Charlotte Brontë), qui dans le Los Angeles des 70s vont devoir faire face à leur ex toxiques (et à Jane qui est une Pick me girl). C'était une lecture férocement réjouissante, ce que The haunting of Velkwood n'est pas : il se dégage de ce roman une angoisse et une mélancolie toute adolescente. Trente ans plus tôt, un quartier entier d'une banlieue américaine a changé de statut pour devenir un quartier hanté : ses habitants sont réduits à l'état de fantômes, ses maisons dressent leurs ombres fantomatiques sur le voisinage, et ceux qui parviennent à y mettre le pied sans être immédiatement rejetés par une force mystérieuse constatent que le temps s'y écoule différemment. De ce lieu maudit, trois jeunes filles ont pu s'enfuir avant la catastrophe, et devenues femmes, gèrent avec peine les souvenirs qu'elles en ont. Bien sûr, il va leur falloir y revenir. The haunting of Velkwood est un excellent roman, qui traite du mal-être adolescent, de l'homophobie, et de la nostalgie. Je suis assez contente d'avoir encore du Gwendolyne Kiste à lire en 2025, je trouve qu'elle réussit à traiter de sujets douloureux avec une vraie délicatesse. Une partie de ses textes est disponible en français aux éditions du Chat Noir.

- Wolf Hall, Hilary Mantel (2013-2022) - roman historique

Cette année, j'ai fait deux très beaux voyages en terres britanniques : le premier à Glasgow, le deuxième à Londres, où je suis allée visiter Hampton Court, le château d'Henri VIII, plus sinistrement connu comme le roi qui inspira le conte de la Barbe Bleue, l'homme aux 6 épouses, dont 2 qu'ils condamna à la décapitation. L'excellent Wolf Hall nous plonge au cœur de cette histoire, et nous fait suivre l'un des hommes les plus influents de la cour, le très intrigant Thomas Cromwell, drapier, serviteur de l'archevêque d'York Thomas Wolsey et bien vite conseiller du roi. La langue d'Hilary Mantel est magnifique, et elle a un grand sens du récit. Grâce à elle, les turpitudes de la cour, et de ses personnages aux grands pouvoirs et aux petites âmes, nous deviennent aussi familières que si nous les avions vues nous même. C'est un régal, et cela a transformé ma visite du château. Je crois qu'un de mes conseils en matière de voyages, ce sera toujours ceci : préparer en lisant sur les lieux, pour leur donner toute leur dimension au moment de la visite. Car rien ne vaut de visiter l'ancien bureau de Wolsey quand on l'a vu, confortablement installé, discourir finement de diplomatie avec une petite liqueur à la main, à travers les yeux d'Hilary Mantel.


- Ancient images, Ramsay Campbell (1989) - horreur

Dans un de mes nombreux cahiers se trouve une liste des romans d'horreurs sur le cinéma publiés au 20e siècle, et ce roman-ci en fait partie. Il m'a fallu aller jusqu'en Écosse pour le trouver, et je suis assez contente de l'avoir enfin lu. Ancient images est un hommage au cinéma de la Hammer, et regorge de châteaux, de grincements, de créatures sombres, et de nuages menaçant, en nous envoyant à la recherche d'une bobine de film maudit. L'héroïne intrépide est une blonde Hitchcockienne n'ayant pas froid aux yeux, et c'est une source de satisfaction. C'est une lecture légère, avec des personnages simples mais efficace. Campbell a le cœur qui penche du côté du progressisme, l'assumait déjà dans ce roman (qui contient un couple gay aimant, de la manière la plus normale qui soit pour un livre sorti en 1989, et se délecte à brocarder les industriels et les notables). C'est parfois un peu daté, mais régulièrement amusant : une excellente lecture d'été.




- Magic for Liars, Sarah Gailey (2019) - fantasy ?

Bien qu'on me l'ai beaucoup conseillée, je n'ai pas lu d'autre Sarah Gailey que celui-ci, que je trouve aussi cruel que brillant. Ivy Gamble, détective alcoolique anonyme, est embauchée pour enquêter sur le meurtre qui vient d'avoir lieu dans l'école magique où sa sœur jumelle est enseignante. Car si elles sont jumelles, seule sa soeur a hérité de pouvoir, fait une excellente scolarité, et vit maintenant une vie confortable. Ivy, elle, n'a aucun don magique, se considère comme une ratée, est jalouse et profondément dépressive. L'enquête commence d'autant plus mal que la directrice choisit de ne pas révéler à ses collègues, ou aux élèves, que l'enquêtrice n'a pas de magie, laissant celle-ci fantasmer une vie qu'elle ne peut pas avoir. Et cependant, Ivy a d'autres talents : c'est une exceptionnelle observatrice des humains et de leurs faiblesses, et elle sait admirablement en jouer. Magic for liars est faussement simple : en prenant le parti de l'environnement magique, il nous trompe sur le degré de toxicité qui se cache dans ses pages, sur le talent avec lequel Sarah Gailey dépeint ses personnages et les fait réagir les uns aux autres. C'est roman aussi éprouvant que bon.


Et c'est tout pour 2024. Si j'en crois mon cahier, j'ai lu une soixantaine de livres, ne méritant pas tous qu'on en parle. J'espère être plus sélective en 2025, j'espère surtout avoir du temps pour lire. C'est parti !



jeudi 19 septembre 2024

All the murmuring bones, Angela Slatter

C'est un cliché éculé, mais nous ne sommes pas armés pour comprendre les anglos-saxons, et encore moins leurs catégories et sous-catégories littéraires.Donc, si je vous parle de Fairy tale gothic, nos regards se croisent et nous soupirons de concert, en se demandant bien ce que c'est que cette catégorie-là.

Or, le fairy tale gothic, il se trouve que ça tient ce que ça promet. C'est à dire qu'on est quelque part entre Perrault et Guillermo del Toro, que les demeures sont gigantesques et inquiétantes, les jeunes promis riches et alcooliques, et les jeunes filles ont bien plus de malice sous leurs jupons qu'il n'y paraît.

Le roman s'ouvre par la description grandiloquente de la demeure familiale de la toute-puissante dynastie O'Malley, cette famille de riches armateurs et de marins qui depuis des temps immémoriaux semblent favorisés par le sort. Mais l'immense et spectaculaire antre des O'Malleys tombe en ruine, car voilà bien longtemps que la famille ne tient plus le pacte qui lui assure sa chance insolente : à chaque génération, les épouses O'Malley ont trois enfants, le premier pour assurer la descendance, le deuxième est destiné aux ordres, et le troisième... le troisième n'a jamais de nom, car on ne nomme pas un être destiné à être jeté en pâture à la créature marine à laquelle les O'Malleys ont fait allégeance.

Mais voilà : à force de fierté devant le sang pur de la famille, et de mariages entre cousins, la lignée s'est presque éteinte, et ne reste au domaine de Breakwater qu'une vieille dame, sa délicate petite fille, et le cadavre du grand-père. La famille va déchoir, tout le monde le sait, et c'est ce que sa cousine Brigid mumure à la jeune Miren lors de l'enterrement. 

La jeune héroïne se retrouve donc avec des perspectives d'avenir quelque peu sombres, et se réfugie dans les contes tragiques rassemblés dans un gros volume de cuir par sa famille. Sa grand-mère, prête à tout, envisage de proposer Miren en mariage à l'un des ressortissants d'une branche plus fortunée de la famille, mais ce n'est là que le premier acte de l'histoire gothique pleine de bruit et de fureur qui nous est offerte dans les pages d'All the murmuring bones.


 L'écriture est mémorable : ceux qui ont goûté à ce roman se sont discrètement mis à chasser toute création d'A-G Slatter. Peut-être que vous devriez, vous aussi.


vendredi 28 août 2020

Gideon the ninth, Tamsyn Muir - Summer horror #3

 Cette semaine, on pourra argumenter avec aisance sur le fait que "non, des nécromantes badass menant l'enquête dans l'espace, ce n'est pas de l'horreur", et on aura partiellement raison. Mais dans la mesure où l'état de nécromant implique de jouer avec la mort, de diriger des cadavres comme s'ils étaient de petits robots domestiques, et que la totalité du roman comporte des meurtres sanglants et une belle quantité de viscères, accordons nous à dire qu'on est pas si loin. Et que je fais ce que je veux, na.

Cela faisait bien longtemps que je voulais lire ce roman : je ne vois pas quel lecteur rigide et dépourvu de sensibilité artistique aurait pu résister à cette couverture, qui représente notre héroïne, Gideon, cavalière nécromante ultime, dont l'unique but semble être d'envoyer de sérieuses ondes de cool à toutes les pages. Gideon Nav, n'ayons pas peur des mots, est la version féminine de Snake Plissken, et une combattante hors pair à l'épée longue.

 

 

Ceci étant dit : Gideon a été récupérée enfant par la Neuvième Maison (un étonnant système de 9 nobles maisons de nécromants ayant promis obédience à l'Empereur Immortel, et de neuf planètes, qui caractérise le mélange de space opéra et de fantasy de ce roman), et appartient donc à ses maîtres bien malgré elle. A ses maîtres, c'est à dire à Harrowhark Nonagesimus, héritière capricieuse de la Neuvième Maison, avec laquelle elle entretient des relations orageuses reposant sur de vicieux traits d'esprits.

L'éducation stricte au sein de la Neuvième Maison a fait de Gideon une formidable guerrière, et celle-ci compte en profiter pour se libérer de son joug. Mais l'intrigue malicieuse combinée par l'autrice va contraindre Harrohark et Gideon à s'allier pour répondre à la requête de l'empereur, qui souhaite rafraîchir sa cohorte de généraux immortels.

La sélection se situe sur une planète à part, et évoque furieusement un croisement entre Agatha Christie, Dario Argento, et une télé-réalité inédite. Les rebondissements s'accumulent, et le récit va où il veut, heureusement soutenu par le ton irrévérencieux de Tamsyn Muir.

Malgré mon enthousiasme, il est honnête de reconnaître que le roman est loin d'être parfait : certaines intrigues sont grossières, l'aventure n'est pas dépourvue de longueurs et de de facilités. Mais on appréciera tout de même cette mythologie macabre étonnante, créée par Tamsyn Muir, dont les descriptions donnent au roman une ambiance fascinante : ossements partout, spectaculaires costumes tragiques des soeurs de la Neuvième Maison, et décors à gros budget. 

Le traitement des personnages est plutôt bien mené, et se base sur la focalisation interne autour de notre cavalière. Gideon est une grosse costaude, pas forcément brillante, mais en tant que notre narratrice, elle perçoit ses spécificités comme normales. C'est donc au travers des réactions des autres personnages que nous découvrons l'effet qu'elle fait. Combien elle impressionne, combien elle effraye ou se comporte comme une enfant, et certaines de ces scènes sont éminement satisfaisantes.

Ce qui a tendance à me faire penser que l'apparence des choses est essentielle dans ce roman, qui est une sorte de grand décor de théâtre dans lequel les personnages se donnent à coeur-joie. Hélas, cela peut aussi conduire à un certain manque de profondeur dans l'intrigue principale (que cette fin semble artificielle !), mais le plaisir de lecture reste intense, et on aurait bien tort de se priver de la verve que Tamsyn Muir prête à ses héroïnes.

Pour ma part, je vais me jeter sur la suite.

Gideon the ninth, Tamsyn Muir, The Locked Tomb #1, Tor.com.

jeudi 20 août 2020

The Sun Down Motel, Simone StJames - Summer Horror #2

 Cette frénésie de lectures horrifiques se passe plutôt bien, et il est temps à présent d'aborder le livre suivant. Quittons donc la brume des montagnes mexicaines pour le skaï veillissant d'un motel années 60, avec le réjouissant The Sun Down Motel, de Simone St James.

La lecture de romans de fantômes est un parfait passe-temps pour l'amateur d'architecture : en effet, les esprits se distinguent régulièrement par leur parfait bon goût: monastères médiévaux, demeures victoriennes, hôtels art déco, et donc, dans ce roman, motel 60's typique de la Googie architecture (on pourrait tout à fait puiser dans l'imaginaire de Sale temps à l'hôtel El Royale, étrange film de genre qu'on doit à Drew Goddard, le petit malin de La Cabane dans les bois - j'avais prévenu que cet été dégoulinerait de genre).

 

 The Sun Down Motel nous entraîne à la suite de deux héroïnes : Viv Delaney, jeune aspirante actrice, qui échoue dans une petite ville de l'Etat de New York en 1982, et se retrouve à tenir l'accueil de nuit du fort peu reluisant Sun Down Motel, et Carly Kirk, sa nièce, qui, en 2017, à la suite d'une brouille familiale, décide de partir à la recherche de sa tante Viv, mystérieusment disparue en 1982. Et quoi de mieux, pour cela, que de se faire embaucher au même poste que sa tante, poste qui semble décidément bien manquer de candidats ?

Et à raison, car, comme tout le monde le sait dans la petite ville de Fell, une fois la nuit tombée, The Sun Down Motel regorge de fantômes et de vieux souvenirs. Les portes s'ouvrent et se ferment, des bruits de talons se font entendre sur la moquette sans âge, la machine à glaçons grince et une forte odeur de cigarette se dégage du rez-de-chaussée sans qu'on ne voie jamais le fumeur... 

Fell elle-même n'est pas une charmante petite ville sans mystères : que dire de sa cohortes de jeunes filles disparues sans explication ? 

C'est donc une narration à deux vitesses qui commence, un cliché qu'on trouve de plus en plus souvent, ce qui lui fait perdre de sa fraîcheur (je pense par exemple à une autre lecture d'été, The Deep, d'Anna Katsu, qui usait du même procédé de manière très artificielle). Ce n'est pas le cas ici, car l'emboîtement des récits est savament concocté pour nourrir le suspens. Le lecteur est maintenu en haleine sur les deux lignes narratives, alternativement thriller fantastique et enquête, dont il ignore les fins et qui lui réserveront un satisfaisant twist final.

Les personnages ne sont probablement que des archétypes,  mais c'est la force de The Sun Down Motel de se prendre exactement pour ce qu'il est : une aventure distrayante dont les tours et détours doivent étonner.

N'est-ce pas ce qu'on demande à un bon roman de fantômes ? De savourer l'ambiance et de trembler pour les héros ? C'est ce que ce roman d'été réussit à faire, en jouant adroitement avec le lecteur.

The Sun Down Motel, Simone St James, Berkley, 2020.

jeudi 13 août 2020

Mexican gothic, Silvia Moreno Garcia -summer horror #1

 Hey !

Cet été, j'ai décidé d'oublier la situation complexe dans laquelle nous pataugeons en m'accordant une vraie pause, uniquement constituée de lectures régressives. Mon mois d'août n'est donc constitué que de romans d'horreur US publiés en 2020, ce qui devrait me fournir une parfaite détente avant le retour à l'apocalypse quotidien. 

Et quoi de mieux pour commencer cette session que ce petit bijou au ton vintage soigneusement reconstitué que constitue Mexican Gothic ?

 

Lectorices de Daphné Du Maurier, fans de personnages Byroniens et de maisons hantées pleines de dentelles jaunies, Silvia Moreno-Garcia nous voit et nous fait un clin d'oeil !

Naomi Taboada est une héroïne moderne pour les années 50 qu'elle traverse : héritière Mexicaine roulant talons au plancher à bord de sa belle voiture, pas encore décidée à terminer ses études ou à cesser de papillonner parmi les gentlemens qui lui tournent autour, elle reçoit un jour une curieuse lettre de sa délicate cousine Catalina, mariée au loin à une noble famille désargentée.

La lettre, très mystérieuse, laissant supposer que la jeune femme n'a plus toute sa tête, parle d'empoisonnement et de fantômes : c'est plus qu'il n'en faut pour que Naomi parte enquêter dans les montagnes, à High Place, la résidence en déshérence de la famille. L'y accueillent des anglais dégénérés et passablement racistes, et une ambiance inquiétante en diable. Heureusement, Naomi ne va pas se laisser impressionner par des sortilèges d'un autre temps !

J'ai bien conscience qu'en résumant ainsi ce roman, je vous donne l'impression de lire une quatrième de couverture d'un Alice détective en bibliothèque verte (autrement dit, Nancy Drew, pour les petits malins). Et il y a peut-être un peu de cela dans cette héroïne solide, qui se laissera très difficilement émouvoir par les malfaisances de High Place et l'étiquette d'un autre temps de ses occupants. Mais tant mieux : le récit, qui puise avec malice dans le folklore des romans gothiques, n'en est que plus agréable. Ici, le jeune premier est bouffi d'orgueil, le grand-père honorable, un vieux raciste, et le vent de fraîcheur qu'apporte l'héroïne semble bien malvenu. Le roman joue avec l'idée du fantastique, et monte patiemment en tension entre roman gothique du XIXe et ombres du cinéma d'horreur 50's, avant de choisir dans son dernier tiers une explication horrifique qui évoque irrésistiblement les seconds. 

Avec Mexican Gothic, Silvia Moreno-Garcia se régale et contourne les clichés pour notre plus grande joie. Elle en profite d'ailleurs pour laisser soupçonner que les inquiétantes ombres romantiques du roman gothique du XIXe ne sont que fort peu féministes (choisissez le beau ténébreux à la demeure inquiétante et votre cousine plus maline sera obligée de venir vous tirer de là). C'est un des sous-thèmes du roman : retourner brillament les clichés gothiques pour donner à l'héroïne une chance de réfléchir, d'agir, et de décider de son propre destin. Mexican Gothic réussit donc à incarner le roman d'horreur féministe et à rendre un hommage affectueux aux récits qui l'ont précédé.

L'ensemble est un régal d'été dont il serait dommage de se priver, et dont le succès américain semble assurer une adaptation en série. Je suis curieuse de voir ça.


Mexican Gothic, Silvia Moreno-Garcia, Del Rey Books.

jeudi 21 novembre 2019

La fracture, Nina Allan

La Fracture est un roman de Nina Allan traduit par Bernard Sigaud, et édité chez Tristram en 2019.
C'est le cinquième texte de l'autrice traduit en Français, après les formidables recueils Complications (2013), Stardust (2015), et les romans Spin (2015) et La Course (2017).



La Fracture commence par une disparition.
Nos héroïnes sont deux soeurs, Séléna et son ainée Julie, au moment où la différence d'âge se met entre elles, où les préoccupations de Séléna ne sont plus celles de Julie.
Par une soirée des plus anodines, Julie sort de la maison, peut-être pour aller voir une amie, peut-être pour faire une course... On en ignorera la raison : Julie disparaît.
Vingt ans plus tard, Séléna mène le quotidien terne de sa vie adulte sereinement et sans panache, quand son téléphone sonne. Au bout du fil, Julie, qui lui propose de la rencontrer, et lui présentera comme explication à sa disparition une incroyable histoire.
Peut-on la croire ? Julie est-elle bien Julie ?
Tout en exposant finement la mécanique de la relation qui unit les deux soeurs, le roman nous égare d'allusions subtiles en images pleines de sens, pour vite devenir un grand roman du faux semblant. Nina Allan utilise tout son art pour composer avec différentes strates de réalité, différentes symboliques, et parvient tout à la fois à en dire assez pour éveiller notre petit enquêteur intérieur, et à dissimuler suffisament la réalité pour ne jamais nous permettre de parvenir à une explication.
Pour multiplier les interprétations possibles, elle sème différentes pièces narratives, devoirs de lycée de Julie, courts épisodes qui semblent être autant d'étranges signaux d'alerte, dont la thématique semble être la réalité alternative, et les fantômes de celle-ci. Ces chemins que l'on aurait pas dû prendre, ces choses que l'on prétend faire et que l'on ne fait pas, ces amis disparus à qui l'on pense encore... Les voiles entre réalité et fantasme sont particulièrement ténus, pour la grande fascination du lecteur.
Ce roman sensible et précis est tout à la fois un excellent roman de science-fiction, et une somme touchante d'histoires humaines.
Il faut lire Nina Allan, et se sentir revigoré par l'originalité et l'exigence de son oeuvre.

La Fracture, Nina Allan, traduite par Bernard Sigaud, Tristram, 2019.

Curiosités de février 2025

 Oui, on est déjà mi-mars, je sais. Ce mois a été placé sous le signe des fantômes, avec deux vintage et un excellent essai : Burnt offering...